NOV./DEC. 2010
SOMMAIRE




DROIT DANS LE MUR
2961 KM
MOTEL CAMPO
JEAN-JACQUES LEBEL
PIER GIORGIO DE PINTO
MARIE-LOUISE
FAT LAVA
LES JEUNES N'ONT...
DEUX HOMMES CONTRE...
I FEEL BETTER
GABRIELA LÖFFEL

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EXPOSITIONS — NOV./DEC. 2010


Que la Fat Lava soit avec vous
— Genève
Fabienne Radi, novembre 2010

1) Faites le vide dans votre esprit, détendez tous les muscles de votre corps et pensez très fort à Haroun Tazieff.

2) Non, pas Laurent Terzieff, ça c’est le comédien, Ha-roun Ta-zieff, le vulcanologue, celui qui est aux débordements de lave ce que Cousteau est aux profondeurs des océans, vous y êtes ?

3) Bien. Glissez lentement des sillons du beau visage d’Haroun sous son bonnet de laine à la texture de la roche basaltique en fusion qui est juste derrière lui. L’important c’est l’image de la lave, vous pouvez aussi imaginer le bouillonnement baveux d’une brochette de crapauds en train de fondre sur un barbecue et de recouvrir lentement les morceaux de charbon d’une pellicule mousseuse et incandescente. Vous sentez la chaleur s’emparer peu à peu de vous. Les crapauds forment maintenant une nappe visqueuse parsemée de grumeaux aux teintes irisées.

4) Vous enlevez doucement votre pull-over en gardant bien en tête l’image de la pellicule mousseuse se transformant en nappe visqueuse à grumeaux à laquelle vous ajoutez en fond sonore les premières notes de A Whiter shade of pale (1). Très bien. Vous entendez la fameuse introduction à l’orgue de la chanson de Procol Harum puis la voix voluptueuse du chanteur qui atteint lentement le refrain dans un orgasme mordoré à paillettes incorporées. Ça y est, vous y êtes, les vases Fat Lava (2) surgissent devant vous les uns après les autres, vous distinguez d’abord une sorte de gros champignon gris atomique, puis une colonne lunaire en dégouliné craquelé, suivie par une boule bardée de cratères cendrés, elle-même bientôt dépassée par une armada de créatures poreuses beiges aux courbes tourmentées qui phagocitent votre esprit telle une immense paramécie. En superposition à ces visions, les musiciens de Procol Harum courent au ralenti dans un champ, leurs cheveux volent au vent en se mêlant aux motifs cashmere de leurs chemisiers ajustés, bientôt ils font une ronde autour d’une grande cruche émaillée orange avant d’y pénétrer par le bec verseur en se tenant délicatement par les moustaches ou les favoris. Vous restez quelques instants à la lisière du bec verseur en inspirant profondément, avant de plonger au cœur des ténèbres du récipient et d’être aspiré par le tourbillon Fat Lava.

CUT

Pour ceux qui ne voient pas du tout qui est Haroun Tazieff, ou n’apprécient pas plus que ça Procol Harum, ou ne goûtent pas à l’hypnose ericksonienne, ou sont nés après 1970, il existe une solution très simple pour pallier ces inconvénients et découvrir tout de même les charmes cachés de l’esthétique Fat Lava, très en vogue durant les années 70 dans les intérieurs des jeunes gens à pattes d’éléphant qui regardaient des films de Fassbinder, punaisaient des posters de Yes et fumaient de la moquette à poils longs pendant que Gudrun Ensslin, Ulrike Meinhof et Andreas Bader posaient çà et là des bombes dans la République fédérale allemande : se rendre sans plus tarder à la rue Saint-Léger au Centre d’Edition Contemporaine de Genève où ils trouveront, disposées sur de grandes tables en bois toutes simples faisant contraste avec l’esthétique chargée des objets qu’elles soutiennent, quelques-unes de ces étonnantes choses en céramique et porcelaine Made in West Germany qui datent cette époque mieux que n’importe quel carbone 14. La collection appartient à Nicolas Tremblay, également curateur de l’exposition, et présente quelques spécimens tout à fait déconcertants. Ce dernier explique dans un papier très bien documenté comment lui est venue l’idée de cette collection, que l’on jugera finalement pas si saugrenue et même assez conséquente (voir plus bas), convoquant Proust et sa madeleine pour évoquer l’étrange sensation du temps retrouvé de son enfance helvétique par le biais d’un premier vase Fat Lava acquis aux enchères sur eBay.

Hormis l’intérêt esthétique indéniable de ces objets qui, mieux que n’importe quel discours théorique, traduisent l’esprit psychédélico-expérimental d’une époque propice aux débordements et aux utopies, l’exposition est aussi intéressante pour les différences sémiotiques qu’elle peut engendrer entre générations. Celle qui a connu de visu cette époque oscillera entre nostalgie, fascination et effroi (certains vases pulvérisent les frontières entre laideur et beauté) tandis que celle qui ne l’a pas vécue, mais en connaît tous les codes esthétique via le décortiquage minutieux des arrières-plans des films de Louis de Funès ou de la série Derrick, se réjouira plus spontanément et sans arrière-goût (dans l’idée que la génération antérieure y a goûté deux fois) de la dimension délirante de ces objets, trouvant en eux un antidote bienvenu à l’esthétique minimalisme pour tous Ikea (dont Vitra est l’équivalent haut de gamme), qui sévit partout et commence à fatiguer sérieusement l’œil. Quand le moindre couteau à éplucher de supermarché se pavane dans les cuisines comme s’il sortait du cerveau des Eames en personne, il fait bon regarder dans les nœuds un sac en macramé avec fermoir en bois de coco ou caresser de la main un pichet en grès à multiples glaçures.

Le revival de l’esthétique Fat Lava sonne ainsi comme un retour de manivelle à une certaine idée de la pureté véhiculée par un design standardisé et omniprésent. Dans Design & Crime (3), le critique d’art Hal Foster cite l’écrivain autrichien Karl Krauss, ami d’Adolf Loos avec lequel il pourfendait les dérives de l’ornement dans l’Art Nouveau au début du 20e siècle : Adolf et moi n’avons rien fait de plus que de montrer qu’il y a une distinction entre un vase et un pot de chambre, et que c’est cette distinction qui donne à la culture son espace de jeu. Krauss renvoyait dos à dos ceux qui utilisaient le vase comme un pot de chambre (les designers Art Nouveau) et ceux qui élevaient l’objet utilitaire au rang d’œuvre d’art (les modernistes fonctionnalistes), tous deux confondant la valeur d’usage et la valeur artistique. Hal Foster poursuit la réflexion sur la disparition de l’espace de jeu en stigmatisant notre époque où l’esthétique et l’utilitarisme sont non seulement depuis longtemps confondus mais désormais complètement subsumés sous le commercial. Selon Foster, qui est assez remonté contre l’omnipotence actuelle du design, le designer Art Nouveau résistait aux effets de l’industrialisation, tandis que le designer contemporain savoure les technologies post-industrielles et se réjouit de sacrifier la semi-autonomie de l’art à ses propres manipulations. Il jouit d’une domination sans précédent, qui s’étend aux entreprises les plus diverses et à tous les groupes sociaux. Dans cette perspective, le caractère artisanal et très libre qui se dégage des objets Fat Lava explique bien le regain d’intérêt actuel pour cette esthétique typique d’une époque où il semblait encore possible de délirer sans que cela fasse partie des objectifs d’une quelconque stratégie de communication.

Bon, il ne faudrait pas pour autant négliger l’effet de mode qui nous fait bizarrement aimer aujourd’hui ce que nous avons fini par exécrer à la fin des années 70 (je parle ici pour la première génération). Gardons donc à l’esprit que le vase design Havtorn Färm disponible actuellement à FS 39.95 dans tous les magasins Ikea provoquera peut-être lui aussi d’ici quelques années une lueur de mélancolie dans les yeux des bambins qui pataugent dans les bacs à sable aujourd’hui.

SGRAFO VS FAT LAVO, Céramiques et porcelaines Made in West Germany, 1960-1980, avec un environnement sonore de Seth Price. Exposition du 5 novembre 2010 au 5 février 2011. Centre d’Edition Contemporaine, 18 rue Saint Léger, 1204 Genève.

NOTES

(1) Pour ceux qui ont besoin d’une piqûre de rappel : www.youtube.com

(2) Fat Lava est une appellation qui désigne les productions de céramiques des manufactures allemandes des années 1950 à 1970 et tire son nom des effets d’émaillage en relief, fréquemment utilisés avec des coloris jaune orangé, qui donnent à la surface des pièces un aspect caractéristique de lave bouillonnante. Le terme est apparu pour la première fois comme titre de l’exposition de céramique allemande à Londres en juillet-août 2006 (cf. Wikipédia).

(3) Hal Foster, Design & Crime, 2008, Les Prairies Ordinaires.


CENTRE D'EDITION CONTEMPORAINE
18 rue St.-Léger
CH - 1204 Genève
Ma-Ve: 14.30-18.30; Sa: 14-17.00 + sur RV
T. +41(0)22 310 51 70
http://www.c-e-c.ch


 
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