Territory of strangeness — Zürich
Séverine Fromaigeat, 27 janvier 2010

De recombinaisons architectoniques en dessins mystérieux, de reformulation d’espaces en sculptures au mouvement gelé, Tatiana Trouvé (Italie, 1968) construit son œuvre comme ses interventions spatiales, avec un grand souci formaliste et une infinie précision. Lignes biaisées, paysages inconscients, architectures déplacées, surfaces rapetissées, proportions malmenées, perspectives rejouées : tel est le vocabulaire plastique qui se déploie dans les salles du Migros Museum de Zürich. L’exposition, magnifiquement aménagée, offre l’occasion de pénétrer au cœur du travail énigmatique et complexe de l’artiste, dont les œuvres s’immiscent insidieusement et depuis quelques années déjà dans les biennales et centres d’art du monde entier, revivifiant la pratique sculpturale actuelle.

Jouant des noirs, des transparences et des couloirs, Tatiana Trouvé peuple les lieux d’installations minutieuses qui en transforment la perception. Aménageant les espaces du musée en un réseau psychique trouble, elle trace des sentiers hors piste qui conduisent le corps à l’intérieur du mental. Avec une forêt de pendules obliques, qui contrarient la logique, un passage inaccessible enfoui entre de minces parois, des radiateurs de bétons à la tuyauterie sans fin ni dessein, des cadenas enfermant des rochers, des fils de cuivre qui redessinent une perspective faussée, ses interventions savamment scénographiées proposent des visions aussi logiques qu’improbables. Le visiteur devient vite maladroit, il perd l’équilibre, incommodé par les murs étriqués d’un labyrinthe borgiesque, ballotté entre les obstacles, empêché d’avancer et butant contre l’espace qui se refuse à lui. Mais dans le ressenti de cet inconfort réside précisément l’essence du propos, cette révélation de l’incertitude et de l’indéterminé, celle de l’étrangeté du réel.

Puis, aux côtés d’installations qui semblent figées dans le temps, des ombres de souvenirs, jonchées ici et là, parsèment le parcours, tels des esprits errants. Ainsi, cette paire de chaussures, lacets défaits, oubliée au bord du chemin, comme au bord du gouffre. A y regarder de plus près, les souliers noirs se révèlent être en bronze. Matériau lourd et pesant, comme l’atmosphère des lieux, hantés par le jeu des apparences et par l’altération de sa réalité physique.

Il y a du raffinement chez Tatiana Trouvé, une poésie des formes qui rend ses sculptures encore plus inquiétantes, une singularité qui attire le spectateur comme le champ magnétique son pendule. Elle propose un voyage un peu malsain, un peu songeur, fort déstabilisant, et dans lequel on s’évade sans hésitation, poussant la porte lilliputienne qu’elle nous a entrouverte, vers un univers immense et fascinant, tout en amplification, réduction, déformation.

Tatiana Trouvé, A Stay Between Enclosure and Space
Jusqu'au 21 février au Migros Museum, Zürich.

 
Référence : http://xn--dat-dma.es/objects/ZURICH/TATIANA-TROUVE/SEVERINE-FROMAIGEAT/article-137.html
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