JUIN 2009
SOMMAIRE




SINISTRES BUISSONS
LE CLOU DU SPECTACLE
BIENNALE MARATHON
MORT DU PREMIER DEGRÉ
AARON GILBERT
ET COMPAGNIE

Imprimer cet article

BIENNALES & FESTIVALS — JUIN 2009

Biennale Marathon — Venise
Sophia Bulliard, 2 juillet 2009

Biennale Marathon,VeniseLes jeux olympiques des vernissages

"Vedere Venezia, poi partire"*

Décidément, la vie sera toujours ailleurs, surtout à Venise. Jamais idéal, le hic et nunc, surtout pas à la Biennale.
C'est une année spéciale: nous sommes invitées comme journalistes pour les trois jours du vernissage. Alors ce 4 juin, après le train de nuit, arrivée à l’Arsenale, direction le centre de presse: retirer le précieux passe qu’on agrafe à soi. Premier sac en toile, premiers dépliants. Les catalogues ne sont pas offerts, mais il y a une ristourne.

Incroyable la quantité de matériel que la Biennale génère : sacs en plastique ou en tissu, dépliants, magazines, communiqués de presse, CD d’images, papiers en tous genres de médiation, chaque pavillon a son lot de cadeaux pour les visiteurs. À la fin de la journée, on pl(o)ie sous le poids et les plis, on ressemble à une mule de l’art contemporain. On en laissera une partie à l’hôtel et dans un parc: il faut bien que d'autres en profitent aussi.

L’Arsenale a l’air d’une simplicité déconcertante sur une carte: un grand "L". Mais il y a les dedans et les dehors; l’eau d’un côté, et là aussi. On cherche Miranda July, et on tombe sur Pistoletto: des miroirs, comme il se doit, mais attention, qu’il a brisés avec une masse. On a raté cette performance, mais il faut s’y faire (d’en rater). Le Pavillon italien fête les 100 ans du Futurisme, revisité par de jeunes artistes. On se dit par devers soi qu’il n’y a là que de piètres résidus d’hyperréalisme, de Transvanguardia et de Rome Antique. On range son enthousiasme au fond de la poche, avec un mouchoir dessus. On cherche la sortie à grands pas de cet étrange labyrinthe, où on a finalement la joie de voir et d'emporter une pièce simple et efficace d’Alexandra Mir: de fausses cartes postales touristiques de Venise: images fictives de la Sérénissime, avec châteaux, buildings, surfers, cygnes, et autres forêts enneigées.

Même aux journées dites "professionnelles", il faut faire la queue pour voir et boire. On abandonne les pavillons français et américain: leurs queues s’égrènent comme des chapelets dans les Giardini surpeuplés. La course aux vernissages est lancée dès midi : un verre de champagne par ci, un discours officiel par là, une ruée tout à coup par là-bas. Un goût de marathon ou de jeux olympiques, à l’instar du curateur de la Biennale, Daniel Birnbaum, critique d’art et philosophe suédois. Il a en effet enchaîné les commissariats en 2008 : Triennales de Yokohama et de Turin, Airs de Paris au Centre Pompidou. Il a marqué cette 53 ème édition par le titre quasi œcuménique de Fare Mondi, encore mieux en anglais Making Worlds: un étendard sous forme de tarte à la crème qui peut s’appliquer tant à l’artiste, au curateur qu’au philosophe. Au singulier, on dira: «c’est un monde», expression franc-comtoise qui désigne quelque chose d’impossible, d’intenable, voire d’insupportable. On peut aussi dire avec Mickael Jackson: «we are the world». Mais là, c'est une autre histoire.

À qui diantre appartiennent ces énormes yachts sur le canal bordant les Giardini? Dignes de Monaco ou de Miami, ils étalent ostensiblement leur blanc immaculé et leur équipage goguenard. Alors que les artistes choisis à la Biennale n'ont pas obtenu de soutien financier de la part de l'organisation, d'où viennent ces signes criants de luxe? Qu’on ne s’y méprenne: François Pinault inaugure au même moment à la Punta della Dogana son espace d'art contemporain de 5000 m2 où peut enfin s'installer sa collection, après de nombreuses péripéties. Certes la Biennale est immense, mais Pinault est immensément riche, et ses amis aussi. Dans sa collection, on trouve les artistes les plus côtés du marché; à la Biennale, beaucoup de stars exposent ou s’exposent.

On a donc croisé Marina Abramovic, qui suit un penchant fatal (plus elle vieillit, plus sa garde-robe rajeunit); Sophie Calle, avec des amis; Yoko Ono, avec trois gardes du corps; Orlan, presque incognito; Miquel Barcelò, entouré de jolies femmes et d'officiels majorquins; Bruce Nauman, vieillard si élégant avec son Panama et sa femme de son âge; John Baldessari. Un midi en arrivant à la biennale, un déploiement impressionnant de carabinieri, qui escorteront quelques heures plus tard une armada d’officiels, dont le président du conseil et le ministre de la culture italien. L'un des sbires lance un : "salutare el presidente!" (saluez le président) à quoi répond une indifférence générale de bon aloi. Vive la Biennale sous Berlusconi!

Mise à part ces rencontres dignes de Gala (à quand un Voici de l'art contemporain?), qu'a-t-on vu à la Biennale, qu'emporte-t-on avec soi? On retiendra les propositions radicales, comme celle du Pavillon tchèque et slovaque, représenté par Roman Ondàk, qui y a introduit le jardin à l'intérieur; l’installation all over, inphotographiable, de Liam Gillick dans le Pavillon allemand. Saluons le chic trouble du Pavillon des Pays Nordiques, transformé en intérieur confortable, peuplé de sexy men for men, avec en prime un noyé dans la piscine.
Au Pavillon internationale, une délicieuse surprise devant la vidéo de Dominique Gonzalez-Foerster: elle y raconte ses déceptions lors de ses précédentes expositions à la Biennale, dans la cité des pas perdus. On tremble subrepticement devant les pièces d'Öyvind Fahlström, et on se fend d'un large sourire devant l'encombrante installation de Guyton & Walker. Mais pas de quoi se fouetter ou se damner. Pas de quoi en faire un monde, tout juste un plat.

Chronique Barcelò - ONU (VII)
Miquel Barcelò représente l'Espagne aux Giardini. Vernissage du pavillon espagnol le 6 juin à midi, accrochage traditionnel, de galerie. Une réception devait avoir lieu le soir même dans un "quelconque" palazzo vénitien, donnée par le gouvernement espagnol. Suite aux violents orages, le palais étant à fleur d'eau, la fête, d'abord reportée, a été annulée pour cause d'inondation... Une trentaine de personnes les pieds dans l'eau après trois heures, ont été sur le carreau. Ironie du sort: alors qu'il y aurait, selon certaines sources, des risques d'incendie de son oeuvre réalisée à l'ONU à Genève, c'est l'inondation à Venise. Miquel Barcelò serait-il sous le coup d'un sortilège?

* plagiant: "Vedere Napoli, poi morire"


 
Permalink : http://xn--dat-dma.es/objects/VENISE/BIENNALE/SOPHIA-BULLIARD/s2/article-83.html Creative Commons License
DATÉ est une association à but non-lucratif basée à Genève, en Suisse.
Tous les textes publiés sont déposés sous licence Creative Commons "by-sa".