ENSEIGNES — OCTOBRE 2009Un verre d'eau avec Gianni Jetzer — New York Sophia Bulliard, 14 septembre 2009
De passage à New York cet été, je n’ai pas résisté à l’envie de visiter le Swiss Institute, qui était en rénovation, et de rencontrer son directeur, Gianni Jetzer. Sur le web, il est aisé de trouver des photos de lui, notamment à des vernissages, bras dessus dessous avec des personnages excentriques qui semblent être des artistes. La petite quarantaine séduisante, il m’accueille chaleureusement et répond à la va-vite à un coup de fil en suisse allemand. Son assistant m’offre un verre d’eau. On se parle en français, à la fraîche. Il garde ses lunettes de soleil sur la tête, et, n’eût été ses joues rouges de campagnard, il ressemblerait presque à un surfer de la côte Ouest. Entretien.
Daté : « Quel âge avez-vous ? Quel est votre parcours ?
Gianni Jetzer : - J’ai 40 ans cette année. J’ai travaillé comme curateur au musée Migros à Zürich pendant quatre ans, puis ai dirigé la Kunsthalle de Saint Gall pendant cinq ans. Je suis directeur du Swiss Institute depuis 2006. C’est un mandat de cinq ans.
D : - Comment êtes-vous arrivé à la tête du Swiss Institute ?
G.J. : - J’ai répondu à l’annonce du Swiss Institute diffusée dans les medias classiques, via e-flux et le Kunstbulletin notamment. J’ai été choisi par le comité, présidé par Fabienne Abrecht. Dans ce comité, il y a des gens de la finance principalement, et quelques artistes, un ou deux, dont Christian Marclay.
D : - Quelles sont les missions du Swiss Institute à New York ?
G.J. : - Le but du Swiss Institute est de provoquer des rencontres entre différents groupes de personnes, suisses, new-yorkais, internationales. Le but premier est d’être compétitif et crédible dans le monde de l’art new-yorkais. La nationalité passe après. On ne montre pas une Suisse de passeport, mais une patrie intellectuelle.
D : - Le Swiss Institute n’est-il pas censé représenter la Suisse ou la création contemporaine suisse ?
G.J. : - On ne représente pas seulement la culture suisse. La Suisse est notre marraine. Il ne faut pas oublier que le Swiss Institute a été fondé par des privés, même s’il a eu rapidement le soutien de la Confédération. Si 75% des artistes exposés ici sont suisses, c’est parfois par hasard. Il m’est arrivé de parler soudainment le suisse allemand à un vernissage avec la mère de l’artiste, qui était de Bâle, ce que j’ignorais ! Dans le choix des artistes suisses exposés, on montre ceux qui sont susceptibles d’avoir une chance de développer un réseau ici à New York, de faire des rencontres intéressantes pour leurs carrières.
D : - Comment le Swiss Institute est-il financé ?
G.J. : - Il fonctionne un peu comme une ONG ou comme une Non Profit Company. Il a de multiples sources de financement. Il est financé à hauteur de 45% par Pro Helvetia, contrairement au Centre Culturel Suisse à Paris par exemple qui en est financé presque à 100%. Les fonds viennent aussi des membres, qui sont des compagnies suisses implantées aux USA ou des privés. On a le sponsoring aussi. Il y a aussi une vente aux enchères annuelle, liée à un dîner/gala. 50 œuvres dont 10 sont vendues aux enchères par Simon de Purry. On bénéficie des lois fiscales : il nous est possible de vendre des œuvres qui ont été données sans payer des taxes. Les oeuvres sont offertes par les artistes, qui manifestent ainsi leur soutien. Un record a eu lieu récemment : une vente a rapporté 220 000 $, ce qui représente 18% du budget annuel du Swiss Institute. On a aussi une caisse de guerre, endowment en anglais : une donation en capital, le Metropolitan Museum of Art fonctionne principalement comme ça. Des fonds sont donnés par des entreprises, pour des dépenses spécifiques.
On a besoin d’un large soutien : de la part de Pro Helvetia, des artistes, des institutions, des membres, des compagnies.
D. : - Existe-t-il un réseau international des instituts suisses ?
G.J. : - La Aussenstellentreffen est la réunion annuelle qui réunit les instituts suisses du monde entier soutenu par Pro Helvetia : Paris, Rome, Varsovie, New Delhi, nous, etc. C’est l’occasion de nous rencontrer, d’envisager des collaborations aussi. Il y a une caisse, un fond spécial à Pro Helvetia pour ces partenariats. Par exemple, nous avons un projet avec l’institut suisse de Rome pour la prochaine biennale de Venise.
D. : - Quelles relations entretenez-vous avec l’ambassadeur suisse à New York ?
G.J. : - L’ambassadeur est un membre d’honneur du Swiss Institute ; il apporte une aide précieuse pour les relations, les partenariats.
D. : - Et avec le département des affaires étrangères suisse ?
G.J. : - Nous n’avons pas de relation fixe, mais entretenons un rapport continu.
D : - Comment se situe le Swiss Institute sur la scène new-yorkaise ?
G.J. : - . Il faut dire que nous sommes bien situés, à Soho, où il y a de nombreuses galeries, magasins, restaurants. Le public new-yorkais est gâté, les gens cherchent la nouveauté, et ça leur est égal si les artistes sont suisses ou pas. C’est très difficile de fidéliser le public, de le faire revenir. À New York, il y a tellement d’options, tellement d’opportunités. Ce qu’on aime cultiver, c’est présenter des artistes dans un contexte particulier. Dans une foire artistique, la DARK FAIR l’an passé, on a invité des galeries du monde entier a présenté des œuvres dans le noir à la lueur de bougies et de LED, il y avait un côté marche médiéval intéressant. 2400 visiteurs sont venus les deux jour de l’événement.
D : -Quel est le modus operandi pour chaque exposition ?
G.J. : - Je fais régulièrement des visites d’ateliers, à New York et en Suisse. Mon assistante de 24 ans Piper Marshall a son propre réseau à New York, ce qui nous permet d’être complémentaires. Nous défrayons les artistes et payons la production des œuvres, l’œuvre appartenant au final à l’artiste, il repart avec. Entre deux vernissages, nous organisons des manifestations une fois par mois, que ce soit un lunch, un concert, un dîner, une performance ou une visite guidée. Dernièrement, il y a eu par exemple une performance de Francis Baudevin et de Christian Pahud dans une exposition de Pierre Vadi. Ou une randonnée avec un bus - navette pour Fischli & Weiss.
D : - Quelles sont les lignes directrices du Swiss Institute ?
G.J. : - Il y a une volonté de s’agrandir. Le Swiss Institute rouvre le 17 septembre 2009 avec quatre salles : il n’y en avait qu’une quand je suis arrivé. Il y a une volonté de générer des expositions qui paraissent plus grandes, sur le modèle des musées. Il y a une tendance de proposer des expositions multiples comme le font le MET ou le MoMA.
Si on présente en général plus de peintures que de vidéos (on a montré Olivier Mosset par exemple), c’est tout simplement parce que le marché a plus d’affinités pour la peinture en général. Nous essayions de démontrer des alternatives.
D. : - Quels sont ses points forts et ses points faibles ?
G.J. : - Son point fort est aussi son point faible : il est resté petit, mobile, presque underground, low profile. Il y a seulement quatre collaborateurs à plein temps. Il a acquis patiemment une crédibilité dans le monde de l’art à NY, grâce au bouche–à–oreille et à notre mailing list. Seulement 5000 $ sont consacrés à la publicité chaque année.
On a profité de la crise : sans elle, les loyers auraient continué d’augmenter. Le Swiss Institute est locataire depuis vingt ans à Manhattan. On vient de renouveler le bail pour deux ans. La question s’est posée à un moment donné de déménager, par exemple à Long Island.
D. : - Déménager vers le PS1, à Long Island City ?
G.J. : - L’expérience a montré qu’il n’est pas profitable, pour une structure comme la nôtre, de se placer à l’ombre d’un éléphant. Apres une visite au PS1 par exemple, les gens sont combles, ils ne désirent pas voir plus d’art. Ça veut dire qu’on resterait isolé comme petite institution. Et avec un si petit budget consacré à la pub, il serait difficile de faire venir les gens.
D. : - Quel est le public ?
G.J. : - Un tiers de notre public est suisse, résidant à New York : des artistes, des architectes, des amateurs d’art contemporain, des vacanciers suisses aussi. Les deux autres tiers sont des New-Yorkais, qui ont lu un article dans le New York Times par exemple.
D : - Où vous projetez-vous dans trois ans ?
G.J. : - Je n’y pense pas. Je pense surtout à ce qu’il y a à faire pendant les deux années à venir. Être directeur du Swiss Institute, ça demande énormément de temps pour la recherche de fonds. Ce n’est pas que boire des verres avec les artistes, malheureusement ! Dans deux ans, je laisserai ma place. Cette institution vit à travers la personnalité de son directeur. Déjà, Annette Schindler avait engagé une politique d’ouverture, de respect, de vivacité par rapport au monde de l’art ; puis Marc-Oliver Wahler (qui a été nommé directeur du Palais de Tokyo à Paris en 2006) a complètement ouvert la programmation.
D. : - Quel est votre dernier projet en date ?
G.J. : - Une exposition avec Manon, grande artiste performance et photographe. Elle a plus de soixante ans et n’a jamais exposé en Amérique auparavant. Son expo a été un grand succès, Madonna est même intéressée d’acquérir une œuvre de l’artiste suisse, il semble.