Note en dérive
— Une promenade en compagnie de Robert Walser

Julien Maret, 6 septembre 2008

Je me suis promené, distraitement, dans l'œuvre de Robert Walser, parce que, pendant que nous bavardions autour de la notion de territoire, m'était immédiatement venu à l'esprit le territoire du crayon (1) qui désigne dans l'acte d'écrire walsérien un moment critique, de l'ordre d'une énigme. Comme j'avais eu l'imprudence de dévoiler cela à ceux qui étaient présents, je m'étais vu dans l'obligation de sortir mes vieux bouquins et d'assumer l'insouciance de mes paroles. Pour l'avouer tout de suite et faillir devant le désastre de la sincérité, je ne me suis pas vraiment promené dans cette œuvre. Mais sans y entrer, j'ai vagabondé dans les marges, feuilletant les préfaces et postfaces, à la recherche de liens et de rapports possibles entre la réflexion politique et sociale du territoire et le processus des microgrammes, baptisé ainsi par l'éditeur Jochen Greven dans les années 70. Ce dernier s'était mis en tête de déchiffrer cette écriture miniature et quasi illisible, et en avait retiré un roman que nous connaissons sous le titre français de Le Brigand.

Quand bien même l'idée de ce territoire me hante plus que sa matérialité, je garderai en mémoire le crayon et les restes du papier comme instruments d'une cartographie des marges et des zones grises, sans croire cependant ma”triser les conséquences d'un tel geste. Parce que je me suis promené dans les bords de l'œuvre à tâtons. Ou alors à la manière d'une taupe. Mais pour revenir à l'idée, dont l'accès n'est jamais aisé, le point crucial de ce système du territoire du crayon se tient dans une logique du secret. Cela, Peter Utz, critique de l'œuvre de Walser, l'a bien vu. Et pourtant, il est passé à côté de lui. Il analyse la posture walsérienne comme une volonté de caché ce qu'il fait au public. Robert Walser aurait construit un secret comme un bouclier que l'on tient devers soi pour contrer l'adversaire. Ce qui n'est pas entièrement faux, car un secret est bien quelque chose que l'on garde pour soi et qu'on se démène à ne divulguer à personne. Mais pas seulement. Car le secret possède également une force de déposséder celui qui le tient. Et c'est ce moment indécidable qui me semble l'intérêt essentiel de ce territoire du crayon, c'est-à-dire du processus de dédoublement sur le double jeu du secret. Car sinon, nous n'aurions affaire qu'à de simples brouillons, en vue d'une réappropriation au propre. Tandis qu'ici, c'est bien parce que cette écriture est effectivement non-publiable, offrant à l'auteur une liberté totale bien que toujours fantasmée, qu'après-coup, il devient possible de les publier, comme des textes inactuels dans la production.

Minutie de l'artisan et liberté de l'enfant, ce territoire peut être considéré à la fois comme un atelier et un laboratoire, en même temps qu'une source et une matrice à la créativité. Ce qui serait un bel exemple de formation et d'action du territoire en général. Sans oublier cette rythmique digressive de la nonchalance de ce promeneur qu'était Robert Walser. Mais la promenade est un art, et du territoire, on peut facilement glisser dans le terrier, comme un peu glisser de Walser dans Kafka.


 

(1) Le territoire du crayon se compose de plus de 500 feuillets, allant de la carte de visite à des feuilles de calendrier en passant par des marges de journaux, morceaux d'espace que l'écrivain utilisait pour écrire ses petites proses à la dérive, dans une graphie minuscule et singuliére, dont l'apparence pourrait faire penser à des signes d'une langue inconnue, qui aurait été inventée par Walser, comme le pensait son ami et tuteur Carl Seelig.
Cf. Robert Walser, Le territoire du crayon, choix de textes par Peter Utz, trad. par Marion Graf, aux éditions ZOE, Genéve, 2003.

 
Référence : http://xn--dat-dma.es/objects/PROMENADE-WALSER/JULIEN-MARET/article-7.html
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