VISITES — FÉVRIER 2009
Le roi est nu: Jeff Koons à Versailles — Versailles
Danaé Panchaud, le 9 février 2009

Le roi est nu: Jeff Koons à Versailles,VersaillesL'exposition "Jeff Koons Versailles" a suscité des réactions très vives, tant dans les médias, chez les visiteurs ou des employés même de Versailles, ce qui a souvent mené à la réduire à un acte de provocation, ou une démarche mercantile. Entre défense du patrimoine, identité culturelle, batailles de succession au trône de France et omerta au château, quelques notes sur une exposition ambiguë – grandiloquente et rigoureuse, parodique mais fascinée, critique et révérencieuse.

UNE CRITIQUE AMBIGUË

Cette exposition a suscité l'ire d'un certain nombre de personnes et d'associations, parfois rassemblée à la seule fin d'assurer la "résistance" et la "défense" de Versailles*. Le ton est donné. Les qualificatifs ne manquent pas quand il s'agit de dénoncer ce projet: sacrilège*, profanation*, perversion*, prise d'otage*, violation*, meurtre*. Aucun superlatif, aucune métaphore guerrière n'est excessive pour ceux qui entendent défendre par tous les moyens, pèle-mêle, la culture, l'histoire, l'art et le patrimoine français, tous mis en péril par les œuvres de Jeff Koons.

Deux facteurs croisés semblent avoir mené à la virulence de la critique: une perception aiguë de la dimension subversive de l'exposition, et l'investissement symbolique du lieu de celle-ci.

Une fois n'est pas coutume, la dimension subversive, et la façon dont elle opère, a été parfaitement perçue par ses détracteurs. Parodie, dérision, grandiloquence, ridicule, ironie et mauvais goût échappent difficilement au public, si néophyte de l'art contemporain soit-il. Y lire une critique de Versailles, rationnelle et peut-être légitime, est un pas supplémentaire qu'ils ne franchissent malheureusement pas. Car la critique suppose une potentielle remise en cause qui est cruellement absente de Versailles et de ses défenseurs auto-proclamés.

La virulence des propos attestent de ce que la subversion a touché juste: là où ça fait mal à la culture et à l'identité. Et cela est lié au statut même de Versailles. Les superlatifs non plus ne manquent pas non plus aux détracteurs de Koons pour décrire ce que représente Versailles: le "patrimoine [...] le plus sacré"*, "sanctuaire"*, ou encore "l’oeuvre architecturale mémorable UNIQUE la plus belle et universellement reconnue, depuis trois siècles, comme le summum de l’art classique français voire de l’art absolu"*. Ce lieu est chargé de transmettre au monde entier la grandeur de la France grâce à ses millions de touristes annuels. Il représente ainsi un investissement symbolique majeur, qui explique peut-être la violence de la réaction de ses "défenseurs" mais ne laisse guère de place à la distance critique ou à la remise en cause. Cela ne la rend que plus urgente et nécessaire, mais évidemment aussi plus explosive, fût-elle en céramique dorée. La subversion de l'exposition a-t-elle été sous-estimée – avait-on prévu, ou espéré, que l'on parlerait de profanation parce qu'une œuvre intitulée "Moon" serait présentée dans le château du Roi-Soleil*?

Cette dimension critique est facile à percevoir – et peut donner l'impression de cette exposition n'est qu'une farce du plus mauvais goût. Mais elle est à la fois plus complexe et plus ambiguë que cela. S'il y a irrévérence, elle se double d'une fascination avouée et assumée de l'artiste, mais qui est plus difficile à percevoir.

Alors que l'exposition donne au premier abord l'impression d'un envahissement clinquant et désorganisé des appartements royaux par des ready-made géants et boursouflés, la muséographie s'en avère extrêmement rigoureuse. Le choix des œuvres et de la pièce qui leur sert de cadre ne doit évidemment rien au hasard, si bien qu'œuvre et contexte peuvent être lus ensemble, chaque fois, comme une parodie, un commentaire critique ou encore un hommage. C'est là toute l'ambiguïté, mais aussi tout l'intérêt de l'exposition. Les bouées se trouvent dans la salle de garde, les fleurs – allusions sexuelles – à coté du lit de Marie-Antoinette, et, bien évidemment, le buste de l'artiste dans le Salon d'Apollon. De plus, chacun des socles imite méticuleusement ceux des statues ou les tapisseries environnantes. Les œuvres semblent ainsi installées à demeure, lorsqu'elles ne se fondent pas complètement dans le décor.

Si cette exposition est subversive et choquante pour certains, elle a aussi quelque chose d'une célébration joyeuse et mordante, d'un cortège sans-gêne et débridé: brillant, démesuré, kitsch, clinquant, doré, grotesque, théâtralisé. Les œuvres prennent aussi un sens particulier dans ce contexte parce qu'elles développent comme Versailles un rapport singulier à la culture populaire et à l'élitisme. Les œuvres de Koons sont basées sur des emblèmes de la culture populaire qu'elles font entrer dans l'art le plus reconnu (et le plus cher) qui soit. Versailles, un lieu entièrement dédié à l'élite de la société et de l'art, est aussi ancré dans la culture populaire des Français comme des touristes étrangers. Dans un processus inverse à celui de l'artiste, ces symboles de l'excellence se retrouvent démultipliés et vendus bon marché dans les boutiques de souvenirs. Au château, les œuvres de Koons rappellent aussi que ce qui est considéré comme le summum de la culture française est entré dans la culture populaire et comporte une part de kitsch, d'artificiel et d'excessif similaire à celle de l'artiste Américain. Koons fête Versailles, mais la parade de ses oeuvres est acide.

CACHEZ CE HOMARD QUE JE NE SAURAIS VOIR

Certains aristocrates français (1) et autres figures auto-proclamées de la défense de Versailles (2) ne lésinent pas sur l'hyperbole pour dénoncer cette exposition. Leurs intentions méritent qu'on s'y arrête brièvement. Il s'agit bien sûr de protéger du sacrilège la mémoire de leurs prestigieux ancêtres*. Ils défendent aussi le droit du peuple à venir les révérer (notamment "sans être confrontés à la pornographie")*. Voilà qui est rassurant. Somme toute, leurs cris d'orfraie et leurs phrases pompeuses trahissent avant tout l'ambition de se conforter une légitimité quelque peu mise à mal par l'instauration de la république, si sincère que soit leur indignation face aux œuvres de Koons. Il en va de même pour les "artistes exclus à 99 % de l’action publique d’art contemporain officiel de l’Etat"*, représentés par l'artiste-peintre Rémy Aron*, et autre "Union nationale des écrivains de France"*. "Jeff Koons Versailles" est une aubaine pour eux. Une occasion extraordinaire de se positionner en défenseur des arts, de la culture et du patrimoine, de bénéficier d'un vaste écho médiatique pour cette prise de position, et ainsi de se trouver un légitimité. C'est facile, mais efficace. Au fond, tout ce monde trouve son petit bénéfice et son petit quart d'heure de gloire dans cette exposition.

Le discours de la Coordination Défense de Versailles est d'ailleurs parfois assez proche d'un appel la révolution: « Est-il concevable qu’un Etat puisse apparaître comme l’ennemi de son pays, de son patrimoine et de sa prospérité, et qu’un peuple puisse en être réduit à organiser la défense de son patrimoine contre son propre Etat ? *». Faut-il y lire un appel à prendre les armes pour placer un Bourbon sur le trône restauré de France? La question n'est pas qu'une simple boutade... En effet, l'exposition n'est pas lion d'être instrumentalisée dans les très actuelles et très sérieuses guerres de succession au trône de France. C'est ainsi que parmi les prétendants au trône, l'une a accepté l'invitation à l'exposition (3), et que l'autre (4), se posant en défenseur du peuple, l'utilise pour se légitimer dans cette bataille. Au-delà cette discorde, que l'on puisse en se réclamant de la "descendance directe"* de Louis XIV se croire être en position d'autoriser ou non une exposition paraît pour le moins choquant à l'heure de la république (5)...

Mais il en est d'autres qui ont livré contre cette exposition une bataille sur le terrain, dans les appartements royaux, et remporté une victoire singulière, Ce sont les guides de Versailles. Armés de leurs petits fanions et de leur voix autoritaire, ils ont été les plus efficaces (et les plus discrets). Ils ont réussi à faire purement et simplement disparaître cette exposition. Qu'ils se soient concertés ou non, nombre d'entre semblent avoir adopté la même tactique: l'omerta. En promenant leurs touristes dans les appartements, ils se contentaient de prétendre que les œuvres de Jeff Koons n'y étaient pas, et omettaient soigneusement d'en parler ou même de se tenir trop près d'elles (6). Si la perplexité se lisait sur les visages de quelques touristes, la plupart se tenaient eux-même respectueusement à l'écart des œuvres, tout en les photographiant aussi abondamment que le reste.

La coordination de défense de Versailles affirme que 95%* des visiteurs sont contre l'exposition. Je dirais plutôt que 95% des visiteurs n'ont pas vu l'exposition. Ils la reverront peut-être dans quelques années, dans leur album photo, en prenant le buste de Koons pour celui de Louis XIV. Ils admireront alors la culture française et son avant-garde, qui au 18e siècle créé des coupes de cheveux qui seront à la mode jusqu'aux années 1980. Ce sera là la plus grande perversion de Versailles qu'aura généré cette exposition, et ce grâce à ses détracteurs.


NOTES:
* Tous les termes suivis d'une astérisque sont tirés des communiqués de la Coordination Défense de Versailles: www.coordination-defense-de-versailles.fr
(1) Charles-Emmanuel de Bourbon-Parme en tête
(2) Voir à nouveau la Coordination Défense de Versailles
(3) Les Orléanistes, cf. Louvre pour tous: www.louvrepourtous.fr
(4) La Maison de Bourbon, dont fait parie Charles-Emmanuel de Bourbon-Parme
(5) Comme le relève Jean-Jacques Aillagon, président du domaine de Versailles, dans l'article de Libération du 26 décembre 2008 "L’expo Jeff Koons couronnée au château de Versailles": www.liberation.fr
(6) Observation faite sur une quinzaine de guides en deux tours d'exposition le 22 décembre 2008


Quelques références:
Le site de la Coordination Défense de Versailles : www.coordination-defense-de-versailles.fr
Les Prétendants au trône de France depuis 1815 (sur Wikipedia): fr.wikipedia.org
"L’expo Jeff Koons couronnée au château de Versailles", article paru dans Libération le 26 décembre 2008, www.liberation.fr
"Jeff Koons Versailles et la colère du prince", article paru dans Louvre pour tous le 9 décembre 2008, www.louvrepourtous.fr
"Jeff Koons à Versailles: De l'art ou du homard ?", article paru dans L'Express le 10 novembre 2008, www.lexpress.fr
"Jeff Koons, chouchou de Pinault, à Versailles: tout fout l’camp", article paru sur Rue89 le 21 juin 2008 : www.rue89.com
"Koons reste à Versailles, n'en déplaise à l'héritier de Louis XIV", article paru sur Rue89 le 24 décembre 2008, www.rue89.com
"Jeff Koons à Versailles, c'est le monde à l'envers !", article paru dans Le Figaro, le 11 septembre 2008, www.lefigaro.fr

* Danaé Panchaud, Versailles, 22 décembre 2008

 
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