NECROLOGIE — MARS 2009René Berger : la nostalgie du futur — Genève
par Nicola de Marchi, le 9 mars 2009
Au cours de ces cinquante dernières années René Berger a surfé en poisson-pilote sur toutes les vagues soulevées par le progrès médiatique et technologique ; en témoin – avant-coureur – d’une mutation qu’il a guettée avec curiosité et enthousiasme. Muant lui-même d’historien de l’art à sémiologue, d’anthropologue à « philosophe du web ».
Avec son trépas (29 janvier dernier) un regard confiant sur le futur se fige dans le passé. Avec lui c’est peut-être toute une époque qui s’en va. Une époque de défis, de flexibilité, de possibilités multiples (voire à ce propos les récents déboires de la new economy).
S’il a été l’homme de théories novatrices sur le rapport art/média, homme/technologie, sa vision humaniste de l’art et du musée a porté à plusieurs reprises René Berger bien au-delà du fossé académique et de sa carrière d’écrivain et essayiste. Notamment lors des trois « Salon internationale des galeries pilotes » (http://college-de-vevey.vd.ch/auteur/gp123/index.html).
Itinéraire d’un poisson-pilote
Les débuts de la carrière de René Berger pourraient faire croire au premier abord à un homme destiné au mandarinat des salles universitaires : une licence en lettres dans la poche (Université de Lausanne – 1941), à 26 ans Berger part pour la Sorbonne où une thèse sur une approche esthétique de l’art lui vaudra le titre de docteur ès lettres de l’Université de Paris. Dès 1958 cependant – année de la publication du succès Découverte de la peinture – on comprend que l’homme ne craint pas de confronter ses idées.
En 1968 c’est la première expérience avec les médias : sa Connaissance de la peinture (de 1963) est adapté par la SSR et diffusé en 25 pays. Les nouveaux médias ne font décidément pas peur à cet homme de lettres atypique. En guise de témoignage il donnera par la suite un cours à l’Université de Lausanne (Esthétique et mass media) qui se propose d’interroger la dimension esthétique au-delà des arts traditionnels. C’était en 1971. Les disciplines « art–médiatiques » voyaient déjà le jour. Même s’il faudra attendre encore 12 ans pour voir les premiers « caméscopes » d’étalages (Sanyo).
En 1975 les télés diffusent la couleur orange d’un nouvel objet jetable : le rasoir BIC. L’année suivante (1976) le regard de Berger se tourne vers un autre argument d’inquiétude du monde académique. La télé-fission, Alerte à la Télévision son cinquième livre, se penche alors sur le contenu des émissions télé. Cette fois l’approche est anthropologique : le chercheur lausannois observe l’épanouissement de l’Actuel se substituer de plus en plus à l’Originel dans le fondement de l’imaginaire collectif. En 1983 ça ne sera pas moins que le concept de Réalité de Platon qui en prendra plein la gueule. La raison est liée à l’arrivée massive de la micro-informatique et l’atomisation de la ville contemporaine, cette « machine-à-vivre-en-masse ». C’est le thème du livre L’effet des changements technologiques.
En 1987 (Jusqu’où ira votre ordinateur ? L’imaginaire programmé !) aborde la question de la frontière entre humain et machine. Dix ans plus tard, au terme d’un match infini, l’ordinateur Deep-Blue gagnera un duel face au champion du monde d’échec (catégorie humain) Gary Kasparov.
En 1996 L’origine du futur se penche finalement sur le réseau (internet) et y voit la grande fusion des médias à l’usage de tous le monde. Une dynamique où la technique n’est plus au service de l’homme, mais lui devient constitutive: « le monde n’est pas fait d’unités, mais de connexions. Jusqu'à présent le monde s’est groupé en sociétés, en gouvernements, en pays. Pour la première fois nous sommes dans un réseau qui n’a pas de centre. »
« Je vis tous les jours philosophiquement avec le web. L’ordinateur m’interroge sur ma propre ignorance. Il excite ma curiosité et mon intérêt pour la vie que j’ai toujours confondus avec la vie elle-même. J’essaie de voir les indices de ce qui va peut-être venir ou changer. J’essaie par ces indices d’inventer l’avenir car je crois que nous sommes en attente d’un changement radical qui fera de nous une espèce fondamentalement modifiée, un homme réseau. »
René Berger ou l’homme réseau, conversation avec Madeleine Gobeil, 2007, Lausanne
Salon des Galeries pilotes
Dans le réseau, les infos sur René Berger ne manquent pas. La liste de ses titres pourrait d’ailleurs se poursuivre pendant un bon moment : professeur honoraire de l’uni de Lausanne et de l’Ecole des beaux-arts ; fondateur du mouvement culturel pour l’art ; concepteur–réalisateur des colloques du vidéo–festival international de Locarno ; président d’honneur de l’Association internationale des critiques d’art ; expert consultant auprès de l’Unesco et du conseil d’Europe, etc.
Mais au-delà des titres, dans les abîmes du net se trouve aussi le René Berger découvreur.
Le directeur du Musée des Beaux-Arts de Lausanne qui, de 1963 à 1971, dans ce même musée, organisera trois événements sans précédents auquel il donne le nom de « Salon international des galeries pilotes ».
Les trois Salons seront pour René Berger l’occasion de se frotter à la pratique muséale dans tous ce qu’elle peut avoir de paradoxale. « Aussi banal que cela paraisse il faut toujours que quelqu’un découvre le créateur », écrivait-il en guise programme dans la préface du catalogue de la première édition du Salon. « Faute de mieux » René Berger investira alors de ce rôle de découvreurs des galeries. Pas n’importe lesquelles. Pour la première édition seront en effet invités les galeries : Leo Castelli de New York, Arthur Schwarz de Milan, et Denise René et Paul Facchetti de Paris. Un choix ouvert à tous les genres (de la Pop au Nouveau Réalisme en passant par Land art, Computer art, Minimal art) pour permettre au musée de remplir un rôle éducateur et au visiteur de procéder à une « exploration comparative ».
Si sur le plan international le Salon sera bien accueilli, au niveau local la réception est plus mitigée. Certains journalistes lausannois se montreront carrément sceptiques : « Le Musée Cantonal abrite dans ses salles non pas des œuvres, mais des marchands de peinture qui présentent là quelques œuvres de leurs poulains. Cela s’appelle Galeries pilotes mais cela pourrait être plutôt des fonds de tiroirs devenus déjà invendables dans les capitales et qu’on dirige en province » (Le peuple, 1963).
Entre 1963 et 1970 les Salons soulèveront ainsi des débats. Causeront des revers (le refus de Harald Szemann). Et donneront des idées à quelques-uns. En effet s’il a été, pour beaucoup de jeunes artistes de l’époque, une occasion unique pour voir en avant-première des œuvres novatrices, le Salon a aussi servi de modèle pour un autre événement – un vrai requin celui-là. Une foire de l’art où ce seront les galeries à louer les espaces. L’Art Basel ouvre pour la première fois ses portes en 1970 !
Coda
Le poisson-pilote (naucrates ductor, Linnée 1758) :
Les exemplaires jeunes ont tendance à se réfugier sous le chapeau des méduses en partageant avec eux la nourriture et profitant du refuge qu’elles offrent.
Les exemplaires adultes ont en revanche l’habitude de suivre les navires, les tortues, les mantes, les raies mais surtout les requins avec lesquels ils vivent en symbiose.
Les anciens marins grecs pensaient que ces poissons qui apparaissaient à la proue de leurs embarcations lorsqu’ils approchaient de la côte, étaient en train de piloter le bateau jusqu’au port.
Avec un certain goût esthétique, mais aussi pour prévenir l’attaque de requins, quelques constructeurs ont adopté la particulière zébrure du poisson-pilote pour décorer la partie inférieur de leurs planches. (Wikipedia)