Question pour une championne — NiceJulien Bouillon, 18 janvier 2010
"...C’était tout au bord de la mer
Depuis j’ai oublié laquelle..." (1)
Mer ou montagne ? demandait la mère de Christian Besson qui s'inquiétait pour son enfant nerveux. "Allez à la mer" répondait le médecin. Ce brave docteur détermina ainsi une partie du destin du jardin clos de la colline Saint-Barthélemy, c'est-à-dire le destin de la Villa Arson. Christian Besson entretiendra alors le rêve d'une adéquation possible entre une architecture et un programme pédagogique dont l'existence symbiotique viserait l'utopie arcadienne
(2). L'autre Christian, Bernard, qui aimait quant à lui pourfendre "la prompte actualité qui nous fournit des symboles sommaires devenant vite des fétiches intouchables et creux", proposa, pour la Villa Arson toujours, "une sortie salubre du magique, du religieux, du règne aliénant de croyances"
(3). On peut aisément dire qu'ils avaient choisi le meilleur site tant les fantômes et les rites magiques colorent d'une façon si spéciale les hauteurs de Nice. Après son occupation par les moines l'endroit fut habité par Pierre-Joseph Arson dont Balzac relata, dit-on, le parcours dans sa "Recherche de l'Absolu" en s'inspirant des fréquentations charlatanesques du comte.
Christian Bernard qui occupe aujourd'hui le Mamco, place forte de l'art contemporain en royaume Burgonde, est sans doute le fantôme le plus persistant qui hante les murs du haut château du comté de Nice. En ces temps héroïques (1985-1995) le maître avait pourtant de sérieux alliés. Ainsi le brillant Christian Besson qui enseigne aujourd'hui à la HEAD tenait compagnie à Axel Huber, l'homme des réseaux alémaniques, mais aussi à l'enthousiaste Jean-Philippe Vienne et à Patrick Aubouin, rigoureux régisseur du Centre National d'Art Contemporain de Nice, accompagné d'Anne Ginesy la secrétaire polyglotte et mélomane. Tout ce beau monde faisait la légende d'une Villa Arson expérimentale et percutante mais ils ont aussi été les acteurs d'un tour de passe-passe mémorable.
Le Ministère de la Culture et de la Communication français avait bien l'intention, à cette époque, de réduire drastiquement les frais par un petit tour de magie. L'idée devait être une redistribution des moyens. On transforma ainsi une école à plusieurs départements coûteux (communication-scénographie-etc.) en un seul (art) et on rendit visible l'initiative de l'état par l'action conjuguée de budgets publicitaires gonflés (avec l'argent précédemment économisé) et d'une équipe informée agissant sur le centre d'art et les résidences d'artistes. La suite a permis d'écrire les très riches heures de l'art contemporain français et d'en former ses acteurs les plus visibles, on le sait.
J'en viens enfin à ma question : Cette positive transmutation pourrait-elle être le modèle des bouleversements qui agitent le château niçois aujourd'hui ?
Voici quelques éléments de réponse. Le désengagement de l'Etat au profit des collectivités locales, l'harmonisation ou plutôt l'uniformisation des écoles d'art aux règles européennes
(4) et la Loi Organique relative aux Lois de Finances ne vont pas dans ce sens, bien au contraire. La culture du résultat dont le "management par le stress" est l'héritier et la dérive à montré depuis longtemps ses limites chez France-Télécom (notamment). On peut dire sans trop s'engager que l'objectif risque de se perdre au profit d'invraisemblables indicateurs de performances. On peut aussi légitimement s'interroger sur un établissement qui n'a plus la capacité d'être piloté démocratiquement
(5). La disparition programmée d'une partie du personnel et l'investissement massif dans le bâti pour le mettre hors d'eau mais aussi pour le transformer en salle des fêtes de la chambre de commerce ou en chapelle, laisse dubitatif. Que dire d'un centre d'art qui ne peut plus assumer que deux expositions par an ? Je m'interroge.
www.villa-arson.org
NOTES
(1) Sous le soleil exactement, Serge Gainsbourg- 1967.
(2) Christian Besson - Sous le soleil. Digressions archéologiques. Catalogue Sous le soleil 1, P.155, Villa Arson 1995. (Il prendra soin aussi d'évoquer la face plus sombre et peut-être plus réelle du "devenir Las Vegas" de la Côte d'Azur.)
(3) Christian Bernard - D'une lettre à un ami lointain. Catalogue Le désenchantement du monde, Villa Arson 1990.
(4) L'alignement des écoles d'art sur les modèles universitaires produit son lot d'expressions tristement hilarantes comme : "l'adossement à la recherche". doit-on véritablement tourner le dos à la recherche ? Doit-on véritablement adopter un modèle en faillite selon les dires de notre président ?
(5) Les enseignants ne siègent plus au Conseil d'administration depuis l'année dernière.