EXPOSITIONS — FÉVRIER 2010Omer Fast
Nostalgia
Whitney Museum — New York
Cheong Kwon, 13 janvier 2010Cela fait bien longtemps que je n’ai pas mis les pieds au Whitney Museum, en fait, je n’ai pas arpenté sa cage d’escaliers depuis la Biennale de 1995, alors que Klaus Kertess y était encore curateur, Ellen Gallagher une artiste en herbe et Mathiew Barney un inconnu.
Ces dernières années, le nom d’Omer Fast s’est régulièrement mélangé aux louanges adressées à ce musée, et les artistes d’autres horizons se joignent presque toujours à ces commentaires élogieux. Omer Fast ; artiste des artistes. La dernière de ses œuvres sur laquelle j’ai eu le plaisir de tomber était exposée à Trente lors de Manifesta 7, où l’artiste présentait un film tiré d’une conversation avec des croque-morts.
Omer Fast : Nostalgia est un film en trois parties ainsi qu’une installation vidéo, laquelle débute avec un écran unique, coincé à l’intérieur d’un renfoncement dans le hall du Whitney Museum. La première partie du film montre un réfugié africain en train d’expliquer, exemple en main, comment fabriquer un piège à perdrix ; elle se termine sur une deuxième séquence, dans laquelle un autre Africain fait la présentation d’un même piège, mais cette fois dans une salle destinée aux interrogatoires, ou peut-être aux entretiens d’embauche. La Partie II de cette vidéo tient sur deux écrans montés en parallèle, lesquels diffusent une interview qui met en scène d’un côté un Africain et de l’autre, comme on est mené à le croire, le réalisateur du film lui-même, Omer Fast. L’artiste questionne l’Africain sur les paysages de son enfance et, de fil en aiguille, ce dernier finit par expliquer à l’artiste interviewer comment créer un piège à perdrix. Si les deux premières parties de l’œuvre semblent appartenir au genre du documentaire, chaque scène, à l’exception de la deuxième séquence, est tournée avec des acteurs.
Lorsqu’il place ainsi le documentaire sur deux supports opposés, Omer Fast parvient à multiplier les dimensions du storytelling. Son engagement artistique le pousse donc à examiner les écarts dans les façons de raconter une histoire ainsi qu’à utiliser le récit comme un des outils inhérents à la structuration mémorielle. Pour reprendre les termes d’Omer Fast « il s’agit d’ériger des dimensions simultanées du storytelling, destinées dans l’idéal à créer un compte-rendu plus nuancé de ce qui est arrivé, non seulement à « lui » « là-bas », mais aussi de ce qui arrive à « nous », plus tard, dans le processus de transmission du récit ». Au moyen de ces fragments et de ces fantaisies, qui à la fois s’enlacent et se contredisent, Omer Fast démontre subtilement les vérités de cette interprétation.
Au début de Nostalgia III, trois personnes de race blanche errent au travers de grottes et tunnels plongés dans l’obscurité. De toute évidence, ces gens sont dans la douleur : effrayés, paranoïaques, ils mangent dans des boîtes de conserve. Très vite, on apprend qu’ils sont poursuivis par des Africains en uniforme, accompagnés de chiens de garde voraces. Les Africains mettent la main sur la femme du groupe, avant de la battre et de l’asperger de gazoline, sans doute dans le dessein de la brûler. Au moment crucial, toutefois, l’allumette manque de s’allumer et, alors que les gardes éclatent de rire, le public, mal à l’aise, fait face à une image de l’holocauste. La pellicule montre ensuite un couple d’Africains qui parlent des réfugiés puis, de but en blanc, passe à l’interrogatoire réel par un employé noir d’un réfugié blanc, lequel se met finalement à expliquer comment on chasse la perdrix. Plus tard, dans le lit de sa fille morte, un homme noir, les yeux embués, raconte, sous le regard de sa fille vivante, comment créer un piège à monstre. Après cela, nous nous retrouvons dans une salle pleine d’étudiants noirs : ils se racontent des histoires les uns aux autres, et la fille de l’homme noir en vient à expliquer comment attraper un monstre. Cette scène est interrompue par l’arrivée d’un concierge blanc (sous les traits du jeune réfugié blanc de tout à l’heure) qui se fait malmener par le professeur noir, avant de se voir congédier sans autre forme de procès.
Dans chacune des trois parties de Nostalgia, le thème des déplacements – culturels et géographiques – mélange passé, présent et futur, modifiant de la sorte une certaine vision de la temporalité. L’installation vidéo, dont les différentes parties sont finement reliées par l’histoire sous-jacente de la création de pièges, destinés aux perdrix ou aux monstres, sert ainsi de métaphore à la subjectivité du storytelling, ainsi qu’à celle des faits historiques et de la mémoire. Omer Fast s’avère donc capable d’explorer avec pertinence les configurations de faits comme ceux de la fiction au moyen de constructions filmiques et narratives, mais également d’entrelacer les méthodes fictionnelles et documentaires.
Bref, son travail décrit le processus de création de nos propres vérités dont nous nourrissons ensuite nos constructions identitaires, et ceci par le simple biais d’une trajectoire par laquelle, à l’intérieur du modèle de l’immigration et de l’asile, les rôles traditionnels de l’oppresseur et de l’oppressé sont inversés. Nostalgia met donc non seulement le public face à la compréhension de ce procédé, mais pousse également son spectateur à remettre en question la notion de vérité, qu’il s’agisse de celle que présentent les médias, les livres d’histoire ou le bouche à oreille. C’est pour quoi j’ai été soulagée et satisfaite de découvrir que les chambres, plongées dans la pénombre, de l’installation étaient pleines de gens.
Traduction Yves-Alexandre Jaquier, Paris
NOTICE BIOGRAPHIQUE
Omar Fest est né à Jérusalem. Il vit en ce moment à Berlin. Le Whitney Museum a exposé son travail lors des Biennales de 2002 et 2008. Cette même année, il reçoit à cette occasion le Prix Bucksbaum et, en 2009, il est lauréat du prix décerné aux jeunes artistes par la Nationalgalerie de Berlin.
Ses expositions personnelles ont été présentées notamment à l’UC Berkley Museum, la South London Gallery, au Kunsthaus Baselland de Bâle, le Lunds Kosthall en Suède, le Kunstverein de Hannovre et Museum Moderner Kunst de Vienne. Cet automne, son travail a été présenté lors de Performa 09 à New York.
Omer Fast est diplômé du Hunter College de la City University of New York. Ses oeuvres sont visibles dans de nombreux musées, parmi lesquels le Whitney Museum, le Metropolitan Museum et le Guggenheim à New York, le Hirshhorn à Washington, le Museum of Modern Art de San Francisco, le Hamburger Bahnhof de Berlin, et la Tate Gallery à Londres. Récemment, il a participé à des expositions collectives au ZKM à Karlsruhe, lors de la Biennale 2008 de Liverpool, à l’occasion de Manifesta 7, au Centre Pompidou, ou encore au Hirshhorn Museum et au Sculpture Garden de Washington.
* IMAGE CREDENTIALS : Production still from Nostalgia III, 2009
Super 16mm film transferred to high-definition video, color, sound; 32:48 minutes