SEPTEMBRE 2009
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VISITES — SEPTEMBRE 2009

Vertige à la Grosse Pomme — New York
Sophia Bulliard, 2 septembre 2009

I wanna be in America
I wanna live in America
Everything’s free in America!
- For a small fee in America...
*

Qui n’a jamais rêvé de parcourir New York, avide d’architecture et d’art contemporain, les yeux rivés aux gratte-ciels et le sourire aux oreilles ! Arpenteur de Manhattan, on se presse aux portes des grands musées new-yorkais, dégainant sa carte de presse avec une fierté non dissimulée, reçu comme un prince. Délaissant les longues files d’attente au commun des touristes, on entre ravi dans ces temples de l’art, impayables cavernes d’Ali Baba, offrant ses mystères, ses vanités ou ses vacuités. On en ressort certes baba, heureux comme après l’amour, un rien abasourdi ou pantois. La tête tourne, les oreilles bourdonnent, les yeux clignotent, les jambes se dérobent.

Petit tout d’horizon à tête reposée, de Central Park à Long Island City.

Le METropoloitan a tout du musée d’histoire : bâti sans doute au XIX ème siècle, il est posé dans Central Park tel un énorme pavé. En entrant, on aimerait grandir comme Alice pour être à la taille de ces salles gigantesques. Le MET regorge d’expositions, permanentes ou temporaires. On pourrait passer la semaine dans ces espaces dévoreurs d’attention.
Dans les dédales de colored cubes (vert anglais, bleu pétrole, rouge Bordeaux) dédiés à la peinture européenne du XVIII ème, se niche la rétrospective temporaire de Francis Bacon. Écorchés, singes, ecclésiastes en cage, bouches tordues dans des hurlements aux mille dents, fantômes agonisants de la deuxième Guerre Mondiale se succèdent, jusqu’à la salle finale, point shop de l’expo : carnets, cartes postales, posters, même un kit de l’artiste peintre, avec chevalet, peintures et pinceaux. D’ailleurs, on retrouvera systématiquement la conclusion d'une exposition par un magasin de souvenirs, bidules et autres babioles, comme si toute visite devait se conclure par un accord commercial, l’obtention d’un fétiche après la délectation visuelle de pièces hors du marché.

On se presse vers les autres expositions plus orientées "art contemporain" : The Model as muse, qui retrace l’histoire du modèle dans la mode, jusqu’aux "top-models", dans un display transversal et décomplexé ; The picture 74-84, avec des œuvres de Cindy Sherman, Richard Prince, David Salle, la fameuse Wonderwoman de Dara Birnbaum, et tant d’autres ; 20th Century, consacré à la peinture et sculpture du XX ème siècle, qui s’ouvre avec un requin formolé de 1991 de Damien Hirst (titre : "The physical impossibility of death in the mind of someone living") et qui contient tous nos classiques, de Newman à De Kooning ; à noter une très belle machine de Tinguely, et deux peintures du trop rare Philip Guston.

On cherche la sortie et on traverse des millénaires : armures et hallebardes, sculptures en marbre du XVIII ème inspirées de la mythologie grecque, céramiques du XVII ème, enluminures du Moyen-Âge, vases et sculptures grecs, une reconstitution d’une pyramide, des sarcophages, des papyrus mal recolorés à la main par des archéologues, du mobilier de je-ne-sais-où et je-ne-sais-quand, mais vieux, des photographies d’après-guerre d’Helen Levitt en noir et blanc. Il ne manque plus qu’un raton-laveur. Un grand fourre-tout muséal, tous publics. Un labyrinthe de départements et de couloirs, une succession de salles au sol en marbre, planchers, ou épaisses moquettes. Des gardiens plutôt âgés, hommes et femmes. Une foule impressionnante de visiteurs, surtout l’homo vulgarius, international. La bouffée d’air devient pressante.

Non loin de là, le Whitney Museum est l’antithèse du MET : architecture des années 70, six petits étages, coffrage béton, expositions multiples, gardiens noirs de la cinquantaine. Au rez-de-chaussée, une animation de Sadie Benning ; à l’étage, Claes Oldenburg et son fameux WC mou, ses frites et mégots géants, mous aussi. Autre étage, autre star : Dan Graham, avec ses photographies des périphéries américaines des années 60 et ses pièces les plus typiques des années 70, structures en verre/miroir, installations avec dispositif caméras/miroirs, d’autres multimedia, dont celle-ci à remarquer : "Artists and Architects' works that influenced me", qui est à la fois un hommage à ses paires et pères et une clé de lecture pour son propre travail. Son aveu : «I love magazines because they are like pop songs» donne une couleur presque rock’n’roll à l’ensemble.
On trouve à un autre étage la collection du musée : Koons, LeWitt, Rauschenberg, Rothko, mais aussi Peter Cain, Jakob Lawrence, Franz Kline, moins connus en Europe.
Dans l’expo Photoconceptualism 1966-1973, on retrouve la fine fleur de nos classiques de l’art conceptuel, de Mel Bochner à Adrian Piper. Quant au Whitney Program, le programme pédagogique du musée, il n’est pas disponible sur place, mais en ligne.
A noter l’ouverture prochaine d’une extension du Whitney Museum, dans le Midpacking District, vers Chelsea.

Le MoMA est LE musée américain tel qu’on se l’imagine, gigantesque et exubérant : six étages à mille recoins, plusieurs expos par étage… Comme le MET, il s’ouvre aussi sur une pièce spectaculaire : un hélicoptère est suspendu au-dessus des premières marches en entrant dans les salles d’expositions.
Installation monumentale au premier étage par Song Dong, sorte de vaste marché aux puces chinois, des milliers d’objet soigneusement rangés par famille étalés ou posés sur des meubles ou sous une cabane. Entre exotisme, archéologie et consumérisme, c’est un véritable monument du quotidien.
Une exposition suit, puis une autre. Les visiteurs, public culturel, sont âgés de quelques mois à 90 ans: on s'y presse en poussette et fauteuil roulant.
Surtout, surtout, on sera ému aux larmes de voir nos grands classiques, vus et revus dans des livres d’art depuis notre plus tendre enfance: elles étaient donc là, la Danse de Matisse et la Roue de bicyclette de Duchamp ! La nuit étoilée de Van Gogh, la Fresh Widow et le Mètre étalon du père Duchamp aussi. L'accrochage est intelligent, quoique non parfait techniquement.
Enfin au sixième, une rétrospective James Ensor, ou les racines du surréalisme belge. Il n'y a pas à tortiller, le MoMA est didactique sans être gonflant. Certes, il en impose par sa taille et ses trésors; trésors d'une telle aura, qu'on aimerait presque y déposer un bouquet ou un cierge à leurs côtés.

Cette année, le Guggenheim fête ses 50 ans. Oui, le bâtiment est exceptionnel : rotondes majestueuses, lignes parfaites, énorme bijou, sensé être écrin, ce gros savon est posé en face d’une entrée est de Central Park. Le musée, on l’aimerait vide d’art et de visiteurs, juste l’espace. Avec cet anniversaire, Frank Lloyd Wright, l’architecte du lieu, est à l’honneur dans une gigantesque rétrospective, qui se déploie dans toute la spirale centrale, et dans certains étages. Avec force dessins, plans d'architecture, photographies ; maquettes et vidéos 3D à faire pâlir tout architecte tant elles sont sophistiquées. Aussi, dans la spirale montante, des panneaux-vitrines inclinés à 45°, sont disposés au bonheur la chance sur la pente de 5%. Les photos de bâtiments qu’il a réalisé sont beamées sur le mur ; à noter qu’elles suivent les lignes de la spirale, contrairement au corps qui est d’aplomb ; ce qui crée une sorte de vertige spécial, pré-ébrié. Aurtant dire que l’impression de tournis et de bancalité se précise dès le deuxième virage de la spirale. Vertige, ou une impression de piste de bobsleigh. Ouf, il y a l’étage, appelé annexe, où tout est droit.
Que ce soit pour la collection Thannhauser ou la décennie Sweeney, du nom du second directeur du Guggenheim, le temps est à l'art moderne et consorts. On sent la forte parenté à un certain âge d'or européen, âge d'or mémorable quoique pâli : qui se soucie encore du Brücke? Il y a quelque chose d'autoritaire dans les figures quasi paternalistes mises en avant.

Au PS1, on a un peu l’impression d’être à Progr : c’est aussi une ancienne école, avec couloirs et salles de classes. Deux cages d’escaliers non communicantes s’entrecroisent en une, vestiges d’une non-mixité ? Musée quasi familial, presque un "musée comme chez Mémé" après le MoMA, avec ses murs en briques et ses planchers en bois.
Au rez-de-chaussée, une belle pièce de Leandro Erlich: une fausse piscine dans laquelle on peut entrer à sec. Des expositions monographiques plus ou moins modestes, Johnathan Horowitz, Kenneth Anger, Michael Joaquim Grey, Lutz Bacher. Une impression de "musée indépendant". Les gardiens sont exclusivement des femmes noires.

Du New Museum of Contemporary Art, on retiendra surtout la librairie et la terrasse : au 7ème étage, on surplombe Bowery et Manhattan, à deux blocs de Chinatown et trois de Little Italy. Deux étages consacrés au photographe sud-africain David Goldblatt. Curieusement, voilà le musée qui ressemble le plus aux nôtres.
A la librairie du musée, on découvre Paul Thek dans un énorme livre-pavé. Inconnu en Europe, c'est un artiste important en matière d’occupation d’espace avec ses installations foisonnantes et raffinées.

On ira encore à la Frick Collection, collection inestimable d’une notable famille suisse ; au Musée d’Histoire Naturelle, admirer des dinosaures reconstitués et des bisons empaillés. Souvent cette impression d’emphase, d’énorme, du gigantesque, de l'impayable, et surtout du spectaculaire, de l'impressionnant, voire de l'imposant. Par-ci par-là, des artistes méconnus de notre vieux continent, perles rares que l'on retient. La conviction que Duchamp est un artiste américain; l'impression que nos displays en Europe sont obsolètes ou complexés; la sensation que là-bas est la vraie vie. Vraiment ?
Pour rien au monde, nous ne nous renierons en tant que "putains d'européens"**, et notre façon, si typique, de concevoir, de faire et de montrer de l'art. Un besoin impérieux, après toutes ces splendeurs tonitruantes, d'un retour vers le modeste voire le maladroit, le scotch et les bouts de ficelle. Une marque de fabrique ?

*Extrait de West Side Story
**TC Matic, 1988


 
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