VISITES — MAI 2010
Grey Area — Julie Mehretu — New York
Cheong Kwon, mai 2010

Grey Area — Julie Mehretu,New YorkÉtant donné que nous sommes en pleine période de vernissages ici à New York, choisir l’exposition à commenter pour cette édition n’a pas été chose aisée : après mûres réflexions, j’ai opté, en partie et avant tout en proportion de son accessibilité, pour la petite exposition de peintures signées Julie Mehretu que présente le Guggenheim. Si « Greater NY » de PS1 et l’installation de Christian Boltanski à l’Armory se sont avérés d’un intérêt certain, « Grey Area » a de son côté fonctionné comme un point d’appui, une oasis de calme au milieu de cette tempête d’activités culturelles qu’est New York.

Le travail de Julie Mehretu a traversé les phénomènes de mode ; il se positionne aujourd’hui dans notre ère culturelle avec la même pertinence qu’il y a bientôt dix ans, lorsque l’artiste a commencé à faire parler d’elle. Dans « Grey Area », qui rassemble six œuvres de grand format (une commande de la Deutsche Bank et de la Solomon R. Guggenheim Foundation), le spectre de mouvements va de la spontanéité au calcul le plus mesuré. La plupart des surfaces consiste en une superposition de silice acrylique transparente poncée puis préparée à l’aérographe sur laquelle apparaissent des dessins à l’encre. Il en ressort une conscience graphique hautement développée ; les toiles évoquent les laques asiatiques.

Dans cette construction en couches, l’ordre et le chaos règnent main dans la main : il en résulte une série de tableaux comme des marqueurs exaltés du temps, à l’intérieur desquels des touches poncées, voire partiellement effacées, sont les évocations fantomatiques du passé. Différentes sources ont servi d’inspiration, en premier lieu la ville de Berlin, là où ces oeuvres ont été réalisées, puis Bagdad, comme y fait référence « Believer’s Palace » (qui renvoie à l’emplacement du bunker, partiellement détruit, de Saddam Hussein) ou, dans « Atlantic Wall », les bunkers allemands de la Seconde Guerre mondiale. Dans ces pièces, les ramifications politiques du passé sont étendues à la vérification d’identités historiques, personnelles ou communes.

Hommage psychologique de bon ton à la capitale allemande, « Berliner Plätze » montre simultanément la folie et le mystère de cette ville ; avec ses références étourdissantes à l’architecture du troisième Reich, il se démarque clairement du lot. Grâce à son utilisation magistrale de projections superposées dont découle dans le vaste espace pictural un vertigineux effet de profondeur et de mouvement, il s’agit là à mon sens de l’œuvre phare de l’exposition.

Comme la cohérence de « Grey Area » en témoigne, Julie Mehretu a travaillé sur ces six toiles dans un même temps. Semi abstraites, elles sont un clin d’œil à l’art moderne, à la fluidité de la peinture asiatique ancienne, aux programmes de graphisme tels Photoshop ou Illustrator (voir les formes créées digitalemment), au graffiti ainsi qu’au découpages quadrillés des grandes villes.

Même si Mehretu se dit peintre, j’ai trouvé que « Grey Area » relevait plus du dessin que de la peinture : dès lors, il convient de se demander si elle choisit cette appellation à cause de l’échelle de ses toiles, ou pour la préparation initiale qu’elles impliquent. Par-dessus tout, Julie Mehretu est une architecte de la ligne et de la touche qui « peint » à la manière d’une dessinatrice émérite.

Traduction Yves-Alexandre Jaquier, Paris

* Caption : Berliner Plätze, 2008-2009
Ink and acrylic on canvas, 304.8 x 426.7 cm.
Commissioned by Deutsche Bank AG in consultation with the Solomon R. Guggenheim Foundation for the Deutsche Guggenheim.
© Julie Mehretu


 
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