JUIN 2009
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ÉCLAIRAGES — JUIN 2009

La mort annoncée du premier degré — Paris
Fabienne Radi, juin 2009

image gauche image droite

A gauche, une pièce exposée ce printemps dans une galerie parisienne du 3ème arrondissement. A droite, un objet suspendu dans un ancien grand magasin de Berlin Est depuis la nuit (socialiste) des temps. Deux luminaires.

Le premier existe en un seul exemplaire, il est signé par son auteur et sobrement intitulé Objet modifié. C’est une création de Stéphane Vigny, jeune artiste émergeant, voire carrément émergé si ce n’est déjà sec, qui monte qui monte qui monte vers les rivages de la gloire, les foires d’art et les cimaises des collectionneurs. Qualifiée de version domestiquée ou triviale du minimalisme (Adieu Dan Flavin) par un magazine culturel reconnu, cette œuvre d’art est représentative d’une culture pop où l’ironie et le renversement sémantique flirtent avec désinvolture sous l’œil amusé d’un public averti. Objet bâtard issu des amours contre-nature mais parfaitement orchestréees d’un lustre de salon bourgeois avec un néon industriel moderne, c’est à la fois une bonne blague et une réflexion cultivée proposées par un jeune homme occidental du début du 21ème siècle qui connaît ses classiques en matière d’histoire des formes.

Le second n’a pas de nom, mais probablement un numéro. Il a été fabriqué à des centaines d’exemplaires au début des années 50 pour les halls des édifices de la Karl-Marx-Allee à Berlin Est. Cette suite monumentale de bâtiments s’étirant sur plus de 2,3 km entre Alexanderplatz et Frankfurtertor, a été conçue par l’architecte Hermann Henselmann dans le style confiseur en vogue à l’époque (colonnes, hauts-reliefs, balcons français et ornementations à gogo), pour servir de vitrine dès 1951 à la toute jeune République Démocratique Allemande, histoire de signifier à son grand frère soviétique qu’elle n’était pas en reste question prestige architectural, et d’épater l’ennemi capitaliste d’en face (la RFA). Taillée pour les défilés militaires (et par la même occasion pour les courants d’air), la Karl-Marx-Allee a été construite par des ouvriers volontaires et bénévoles à partir de matériaux récupérés dans les ruines de la guerre. Les appartements, dotés de tout le confort moderne socialiste, étaient réservés à ceux qui les avaient construits et aux travailleurs méritants sélectionnés par tirage-au-sort. Une utopie immobilière (dont Bertold Brecht a chanté les louanges) qui a d’abord exhalté l’idéologie du pays avant de mettre les caisses de la ville complètement à sec, puis de servir finalement de refuge aux retraités communistes déboussolés par la chute du Mur (1). Tout un monde qui a dégringolé les escaliers aussi inexorablement que la poussette du Cuirassé Potemkine, et dont les vestiges, tel ce lustre, suscitent, selon l’origine et l’âge du public, effroi, rire ou mélancolie.

Oui bon et alors. Alors la juxtaposition de ces deux objets issus de contextes radicalement différents révèle l’écart entre deux manières de penser qui pourraient grossièrement se résumer ainsi : le premier et le second degré. Symptômatique d’une société postmoderne qui pédale dans le yaourth du simulacre et de la simulation, le second degré ne cesse de faire des petits qui brouillent sans complexe les couches d’un réel déjà passablement chahuté. Selon le dictionnaire, est au second degré ce qui nécessite d’être interprété avec recul et distanciation. Donc, si l’on y réfléchit bien, à peu près tout ce qui nous entoure... L’avantage du second degré, c’est sa capacité de mutation (en 3ème, 4ème, 5ème degré etc.) lui permettant de cacher l’arbre, la forêt, la cabane, le bûcheron, la chemise à carreaux et enfin la hâche. Souvent associé à l’humour, le second degré nécessite certaines aptitudes à formuler et manipuler des concepts. Aptitudes qui sont inégalement développées sur cette planète, mais qui tendent à se propager aussi vite qu’un virus porcin grâce à la mondialisation de la communication (on est en passe de faire des blagues compréhensibles par des inuits canadiens, des boers d’Afrique du Sud, des juifs new-yorkais, des flamands belges et des aborigènes australiens ; ce n’est pas encore très drôle, mais il paraît que ça viendra – dixit Starbuck, Ikea, Pimkie, Habitat, Mango, Zara etc.). On peut se demander dès lors si l’uniformisation de la pensée au second degré n’est pas un mal plus dangereux que l’emprise des esprits au premier degré.

Le premier degré a permis au 20ème siècle l’émergence de toutes sortes d’utopies qui ont fait plus ou moins de dégâts en fonction notamment du charisme de leurs prophètes. On est d’accord, Ron Hubbard n’est pas Joseph Staline et Claude Vorilhon (2) ou Charles Manson n’ont rien à voir avec Fidel Castro (la barbe peut-être). Tous ces gens ont néanmoins un point commun, celui d’avoir réussi à coller le nez de leurs disciples sur la vitre opaque de l’espérance, leur interdisant du même coup toute distance critique. Mais là aussi les choses évoluent. Les gourous d’aujourd’hui ont vite compris qu’il fallait faire un pas – même fictif – vers le second degré pour convaincre un public de plus en plus aguerri aux techniques de communication. On ne séduit pas comme ça un consommateur gavé de pub décalé et accro de télé-réalité. Dès lors, on peut affirmer sans trop se tromper que les jours du premier degré sont comptés, tant il est doublé sur la bande par un second degré retors qui fait mine d’offrir un choix alors qu’il n’y en a pas et fait croire aux gens qu’ils sont malins pour mieux les baiser.

Revenons à nos néons. D’un côté on prolétarise un lustre bourgeois dans un esprit de déconstruction fun, de l’autre on magnifie un néon prolétaire pour la gloire d’une idéologie. Entre l’ironie du second degré en pleine expansion et la naïveté du premier degré en voie de disparition, on croise les doigts très fort pour qu’il y ait autre chose. C’est pas gagné d’avance.

* Exposition "Sam Suffit" de Stéphane VIgny à la galerie LHK, 6 rue Saint-Claude, 75003 Paris. Jusqu'au 11 juillet 2009.


(1) Actuellement lors des élections, aucun autre quartier de Berlin n'aligne autant de voix communistes que la Karl-Marx Allee, habitée principalement par des personnes âgées de l’ex-RDA.
(2) véritable nom de Raël


 
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