Antonio Saura au Forum de Meyrin — Meyrin
Le 3 février 2010

Antonio Saura nous manque cruellement. Il est mort en 1998 emporté par une leucémie, après avoir souffert toute sa vie de tuberculose. Né en 1930, ce peintre et essayiste espagnol a côtoyé les Surréalistes dans les années 50 et a lutté contre la dictature franquiste dans les années 60. Ce qu’on retient de lui, outre ses peintures aux noirs les plus profonds, c’est ce pamphlet virulent écrit en 1985 : Contre Guernica. Rappelons les péripéties rocambolesques qui entourent Guernica, cette peinture de Picasso élevée au rang de chef-d’œuvre national, voire de « chef d’œuvre du XXème siècle », d’après les mass medias américains.

Guernica fut présentée au pavillon espagnol de l'exposition universelle de 1937 à Paris. Picasso a toujours refusé de parler des intentions ou des symboliques du tableau, tout en reconnaissant son côté allégorique. Pourquoi ? On peut penser qu’il a saisi l’occasion, en 1937, du bombardement de cet obscur village basque en pleine guerre civile espagnole, pour peindre une peinture d’histoire, devenue pour certains analystes une éloge de la paix, pour les Basques un symbole de leur lutte, et mille autres choses pour d’autres encore, d'où son embarras à clairement définir cette chose devenue morceau d'histoire. Les analyses de Guernica peuvent remplir des bibliothèques entières, il y a peu de peintures dans l’histoire de l’art qui ont fait couler autant d’encre que Guernica. Les historiens se sont épanchés avec ardeur sur la composition du tableau, les symboliques du taureau et du cheval, de l’ampoule et de la fenêtre.

Le parcours de Guernica est rocambolesque. Après un long séjour à New York, il fut restitué à l’Espagne en grande pompe à la chute de Franco. Le débat fit rage pendant des mois pour savoir où il serait exposé, tout le monde en Espagne le voulait, de la commune de Guernica à Barcelone, en passant par les grands musées madrilènes. C’est le roi, dit-on, qui eut le dernier mot. Guernica retourna au pays, escortée par l’armée de l’aéroport de Madrid au musée Reina Sofia.

Dans Contre Guernica, Antonio Saura défoule sa verve dans un style virulent voire agressif contre Guernica, cette « grande affiche ». Il fallait oser : s’attaquer à Guernica dans les années 1980, peu après le retour en grande pompe de l’œuvre dans la capitale espagnole, équivaut à critiquer le web 2.0 dans les années 2000.

Quant à l’exposition au théâtre du Forum de Meyrin, elle est clairement séparée en deux parties : le travail d’Antonio Saura le peintre sur Pinocchio et ses peintures abstraites. Non, ce ne sont pas de bêtes illustrations du personnage de Pinocchio : ce travail en explore la figure jusqu’à satiété et rend contemporaine la portée du conte. La deuxième partie résume les dernières années de création d’Antonio Saura, qui avait réduit sa gamme chromatique à son plus simple appareil au fil des années : des noirs goudron. Le display de l'exposition renforce le côté obscur de la force : plongée dans la pénombre, la salle est équipé d’un dispositif qui éclaire les pièces une à une. Ambiance vaguement chapellistique.

Oui, Antonio Saura nous manque. Il aurait sans doute écrit sur l’œuvre de Miquel Barcelo à l’ONU, par exemple. Il y aurait maintes comparaisons à faire entre Guernica et la coupole. Une affiche, un panneau peint, un décor de carnaval, un train fantôme. La mythification de l’œuvre. La propagande. La cour de l’artiste. Les fonctionnaires. La diplomatie et le jeu des départements des affaires étrangères. Et sûrement d'autres choses.

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