VISITES — FÉVRIER 2009Las Vegas revisitée — Kriens
Nicola de Marchi, le 6 février 2009
Une exposition d’architecture et/ou d’urbanisme crée parfois quelque réserve côté visiteur ; trop technique, on se dit. L’expo de Kriens – Las Vegas Studio: images from the Archives of Robert Venturi and Denise Scott Brown (un choix multidisciplinaire fait par les curateurs M. Stierli et H. Stadler en collaboration avec l’artiste P. Fischli) – tout en touchant directement les questions de l’architecture et de l’urbanisme, peut créer, au contraire, un mélange d’attentes contradictoires voire déplacées.
Les agents stimulants ne manquent pas : du support (photos, films et collages) au sujet (le Las Vegas version summer 69) en passant par le cadre quelque peu inhabituel (un séminaire organisé par le département d’architecture de l’université de Yale à Las Vegas), sans oublier la débouchée plus éclatante de ces études : le livre manifeste du postmoderne Learning from Las Vegas. Impossible du coup de parler de l’exposition sans en faire une histoire. Ou du moins une brève chronologie.
Si l’exposition de Kriens se pose dès son abord à la croisée de chemins de lectures multiples (architecture, art appliqué, édition, sociologie, etc) c’est que l’initiative même, le Las Vegas Research, était dès son origine une histoire de croisements, de rencontres. Dès 1965 (comme le suggère M. Stierli à travers les pages d’étude contenues dans l’excellent catalogue de l’expo, Scheidegger & Spiess), quand Robert Venturi et Denise Scott Brown se connaissent au département d’architecture de l’Université de Yale. Lui est alors sur le point de finir son premier livre (Complexity and Contradiction in Architecture, 1966). Elle sur le point de partir pendant un semestre à l’UCLA (Université de Californie de Los Angeles) pour y étudier « the automobile cities of the american southwest » ; un séjour qui la mettra entre autres en contact avec un jeune Edward Ruscha et ses tout premiers artist books. Voilà, l’expo de Kriens peut avant tout être aussi vue comme ça : le fruit de la rencontre de l’architecte théorique du postmoderne (Venturi) avec sa future femme (plus attentive à une approche perceptive et sociale de la ville) ; et ensuite du croisement du couple avec un artiste impliqué par la représentation et la perception urbaine (Edward Ruscha, qui ne fera cependant pas partie du groupe d’étude).
Au duo s’ajouteront en revanche par la suite, pendant les dix jours d’excursion, neuf étudiants d’architecture ainsi que le professeur Steve Izenour. Mais la dernière et plus marquante rencontre reste bien sûr celle de Las Vegas, une ville jusqu’alors aussi bien pointée du doigt qu’ignorée dans tous ses aspects.
En 1972, suite au séminaire de recherche paraît le livre Learning from Las Vegas. Le titre est déjà tout un programme. On met la ville la plus controversée des Etats-Unis au centre d’une étude – peut-être même d’une leçon – d’urbanisme organisée par la prestigieuse université de Yale (L’enseignement de Las Vegas en français). Le symbole était fort. La percée hardie. Une ville qui avait grandi jusqu’alors dans la pénombre de la justice, sans d’autres règles urbaines que la visibilité nocturne, une ville en expansion et sans témoins au milieu du désert, devenait l’objet d’une étude.
Le fait est que le Las Vegas vu par Venturi et Scott Brown n’est déjà plus celui des pléonasmes vulgaires, des symboles gratuits. Le Las Vegas vu par le couple est alors comme une architecture de la persuasion, ou mieux une communication architecturale. Une ville de formes apparemment inutiles, en réalité ville de signes multiples et de séduction. L’exemple de toute une série de pratiques architecturales et expériences perceptives qui, dans le livre, mettront à mal des dogmes de l’architecture moderniste comme « la forme suit la fonction » (loi incontesté du fonctionnalisme épuré), ou "Less is more" (mot d’ordre de Mies van der Rohe détourné en "Less is bore"). En fait les étudiants se trouvent devant une ville sans urbanisme, sans plans, face à une architecture sans architectes, expression anarchique d’un langage commercial (commercial vernacular) que les artistes pop (comme Ruscha) avaient déjà commencé à habiter, à interpréter, à parler. « A return to a point before theory formation » comme le suggère P. Fischli dans l’interview croisé avec R. Koolhaas et H. U. Obrist présenté dans les dernières pages du catalogue. Un bottom up movement comme l’aurait qualifié Susan Sonntag, qui menait alors un combat semblable enjambant les tranchées qui séparaient la littérature comme modèle (haute) de la littérature comme pratique (genre). Un phénomène social et urbain auquel on donnera par la suite le nom de postmoderne.
« The important thing about the building of Las Vegas is not that the builders were gangsters, but that they were proles. » Tom Wolfe.
En architecture le postmoderne à ses débuts est un véritable « mouvement » qui s’associait volontiers aux luttes sociales en défense des cultures locales, ou contre les projets de rationalisation. Idéalement il s’opposait au fonctionnalisme de banlieues parfaitement froides et inhabitables, et qu’on commençait déjà à détruire. Mais alors que d’autres architectes faisaient de la critique au modernisme une question avant tout sociale, Venturi en fait le premier pas vers une esthétique qui s’oppose poétiquement au modernisme : « j’aime les éléments qui sont hybrides plutôt que les purs, (...), accueillants plutôt qu’exclusifs, redondants plutôt que simples, aussi traditionnels que novateurs, incohérents et équivoques plutôt que clairs et directs. Moi je suis pour le désordre plein de vitalité davantage que pour la banale unité ; j’accepte le non sequitur et je proclame la dualité » (Complexity and Contradiction in Architecture, 1966).
Si l’expo est le résultat direct d’un séminaire (Las Vegas Research), il est aussi vrai qu’il n’y aurait vraisemblablement jamais eu d’expo sans le succès controversé du livre. En témoigne une vitrine à l’intérieur de l’expo où sont posées quelques-unes parmi les nombreuses éditions qu’a connu le livre (j’en ai compté au moins une quinzaine, de différentes dimensions et chacun dans une langue différente).
Voilà pour l’histoire. Mais au delà de l’importance du livre, ce qui attend le visiteur sont surtout des images : néons, écritures, billboards, hôtels, casinos, autoroutes, parkings, photos, séries, collages, travelling, diaporamas, etc. une exposition multidisciplinaire et multifonctionnelle. A voir. A lire. A analyser. Une sélection hybride faite parmi les 5’000 photos et les 3’000 mètres de films qui depuis quarante ans reposaient dans les archives des deux architectes. Un parcours auquel s’ajoute quelques-unes des 80 map-collages qui, retirées de leur contexte analytique original, font presque figure de pièces as found. Résultats d’une œuvre collective novatrice.
Le Las Vegas Research ne voulait pas en effet se limiter à utiliser les images comme éléments d’argumentation, comme exemples, mais se posait ouvertement la question de la représentation, de la représentation d’une ville commerciale à l’âge de la dislocation. Las Vegas étant une ville qui lance des messages il fallait multiplier les points de vue, les focalisations, les perceptions. C’est pourquoi les moyens se multiplient jusqu’à l’emploi d’un hélicoptère, ou bien la caméra fixe sur le coffre d’une voiture. Si l’objet de toutes les attentions reste Las Vegas, la multiplication des médias nous dit que le sujet principal de l’étude est l’homme. « Concern yourself with visual phenomena of the everyday american pop culture » était la directive donnée aux étudiants lors des dérives organisées par les deux profs. L’homme de tous les jours, le joueur, le flâneur en automobile (capter l’espace tel qu’il est perçu par un utilisateur mobile à travers le dynamisme des signes architecturaux). Le même flâneur roulant qu’est Edward Ruscha lorsqu’il photographie Twentysix Gasoline Station entre Los Angeles et son pays natal en Oklahoma (son premier book artist de 1963). Ou bien lorsqu’il s’applique à capturer Every Building on the Sunset Strip à Hollywood pour recoller les clichés sur les deux lignes horizontales de la page pliable du livre d’artiste homonyme.
Le résultat est une immense œuvre collective. Presque une application collective des théories de Ruscha. Voilà une autre lecture possible de l’expo de Kriens.
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