La Collection Bretanique — Londres
Cheong Kwon, 8 novembre 2008

Vivre une vie secrète ? Avoir et la volonté, et le besoin et le talent du créateur — mais manquer des moyens ou de la capacité de montrer ce travail en société ?

Ce sont les questions que soulèvent les milliers d'oeuvres de la Collection Bretanique : une des plus grandes — et peut-être une des moins ordinaires — collection de dessins, de peintures, de sculptures et d'installations d'artistes autodidactes.

Depuis les ermites et les visionnaires jusqu'aux malades mentaux avérés, ces créateurs sont des marginaux — c'est pourquoi on appelle souvent leur genre "art outsider". Pourtant cette définition ne fait ni justice à l'étendue et à la qualité du travail, ni aux artistes qui furent souvent ignorés de leur vivant, ou bien trop pauvres ou bien trop différents pour être représentés par des galeries, des musées ou par la presse.

Sachant que cette collection n'avait jamais été vue par le grand public, j'acceptai une invitation à visiter la collection, actuellement présentée dans un demeure de Regents Park, Londres. C'était pendant la semaine d'Art Frieze et malgré le tourbillon des événements liés à la foire, j'ai été immédiatement frappée par la pure immensité et la portée des pièces, qui animaient jusqu'aux espaces les plus secrets de ma visite.

Comme le fondateur de la collection l'explique, ces travaux "méconnus" ont influencé des générations d'artistes modernes et contemporains — de Jean Dubuffet, qui créa le terme "d'art brut", jusqu'à Grayson Perry et les Chapman Brothers.

Henry Darger par exemple, l'artiste autodidacte et solitaire dont le travail ponctue remarquablement la collection. Ses images magnétiques représentent des petites filles perdues dans des paysages fantastiques. Ces pièces double face (recto-verso) sont en fait des pages de livres illustrées — une histoire fantastique de 19'000 pages découverte après la mort de Darger.

Pourtant Darger n'était pas connu de son vivant. Il a été un précurseur (janitor), placé en institution à son plus jeune âge et sans l'ombre d'un doute abusé pendant cette période. A l'asile où il était incarcéré, les garçons étaient habillés en filles — à prendre en compte peut-être pour le profil controversé de ses héroïnes : des nus de fillettes pré-pubères avec des pénis.

Bon nombre des artistes de la collection ont ignoré la reconnaissance publique durant leur vie. Il se dégage cependant une patience attentive et un amour du matériel dans tant de leurs travaux : "un trésor (trove) d'art amateur, découvert sous des rochers, dans des caves et des greniers, ses créateurs ignorant que leur art vît jamais la lumière du jour".

J'ai pris un quelques instants pour discuter de Darger et d'autres artistes avec le fondateur de la collection — mais aussi de quand et pourquoi il avait commencé à réunir ces travaux.


Photo : Cheong Kwon

Collection Bretanique :

Je me suis mis à collectionner il y a sept ou huit ans quand j'ai commencé à découvrir l'art populaire (folk art) américain. J'étais attiré par les textures brutes et immédiates, par l'immédiateté des mains qui ont fait le travail et sa nature directe et authentique. Il y avait une telle profondeur et un telle révélation dans ces pièces, qui me paraissaient correspondre exactement à ce dont relève le grand art.

La différence entre ces travaux et le travail que j'avais l'habitude de voir dans les galeries et les musées était dans la forme de l'expression de la créativité. Ici il ne s'agissait que du "faire", parce que ces artistes s'étaient formés eux-mêmes et étaient généralement non-conceptuels dans leur approche — même quand les résultats étaient très conceptuels.

La collection est partie de là jusqu'à inclure de nombreuses variantes d'art amateur et de travaux marginaux, entre des exemples pionniers d'art-thérapie et d'art brut et des pièces à grande échelle d'artistes comme Alfred Jensen — un ami et contemporain de Rothko qui choisit de réaliser son travail en dehors du monde de l'art et de ses contraintes culturelles.

En dernier lieu c'est mon propre goût qui définit ce qui entre ou sort de la collection. Les paramètres changent comme mon oeil change. Certaines de mes pièces préférées sont de simples travaux anonymes. D'autres sont des univers conceptuels extrêmement complexes.

Peut-être est-ce simplement un sens de la facilité qui les définit, un sentiment que ces créations artistiques existaient même avant qu'elles aient eu une forme matérielle. Ce n'est pas la possession qui m'intéresse. C'est le processus de la découverte et ce moment spécial où on ouvre une porte qui n'a jamais été ouverte par quiconque sauf son créateur.


Traduction Lauro Foletti

 
Référence : http://xn--dat-dma.es/objects/LONDRES/COLLECTION-BRETANIQUE-HENRY-DARGER/CHEONG-KWON/article-21.html
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NOVEMBRE 2008
éditorial et brèves

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Ouverture de SLLAB
Fermeture d'Artamis
La chapelle de l'ONU (III)
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