Naphtaline — LausanneLaurent Kropf, le 7 décembre 2008
Daté.es continue ses rencontres avec les petits lieux culturels, les discrets, ceux qui dépendent de gens qui ne tiennent pas en place sans rien faire. Ceux qui font la culture sans qu'on le sache forcément.
Après l'espace DOLL en septembre (newsletter 09.08 de Daté.es), nous sommes allés à la rencontre de l'association Naphtaline dans leurs locaux de Sébeillon, sis dans les très beaux anciens entrepôts des CFF, dans l'Ouest lausannois. C'est là que Sandro Santoro, comédien, cinéaste, metteur en scène, et Alexandra Ruiz, graphiste, fondatrice du bureau de graphisme Madame Paris avec Sandrine Pelletier, partagent un atelier avec artistes et architectes.
Ils y présentent également le deuxième volet du projet
Call me, I'm an artist: une série d'«expositions-éclairs» ne durant que 24 heures. Format qui permet à l'artiste d'être présent sur le lieu durant toute la durée de l'exposition. Parce que pour Naphtaline, exposer c'est, avant l'acte matériel, rencontrer.
Daté.es: Quand avez-vous créé Naphtaline?
Sandro Santoro: En 2003, quand j'ai fait mon premier spectacle, je me suis confronté au problème de recherche de fond. Et comme, en tant que privé, il est impossible de demander des aides, j'ai contacté des amis de longue date, et on a formé Naphtaline. A la base, c'est une compagnie de théâtre, mais nous avons quand même comme préoccupation d'élargir les activités, et donc de soutenir l'art, les jeunes artistes qui se retrouvent dans la situation à laquelle nous avons été confrontés au début.
Dans ce but, l'association a deux pôles: la création de spectacles, et l'autre, dit pompeusement: la promotion du monde de la culture. Dans cette deuxième branche, on a mis en place l'événement
Call me, I'm an artist.
Daté.es : C'est donc avec cette même association que tu montes tes spectacles, comme celui de Morges, dans la petite boìte?
S.S.: L'idée est que quelqu'un qui s'intéresse au théâtre mais pas forcément aux autres formes d'art tombe, sur le site, sur d'autres informations, d'autres artistes. On avait au début qu'un espace virtuel; nous n'avions pas cet espace de Sébeillon.
Daté.es : Vous avez tiré bénéfice du manque d'espace en montant le projet Call me, I'm an artist? C'était pendant les Urbaines il y a une année.
S.S.: Oui. C'était le premier des trois volets du projet.
Daté.es : Dans ce premier volet, vous donniez la possibilité au public d'appeler un artiste.
S.S.: La base était un téléphone portable qui passait dans les mains d'une dizaine d'artistes. Chacun d'eux le gardait un ou deux jours, sur un mois. On a diffusé le numéro de téléphone, et les gens appelaient, sans savoir sur qui ils tomberaient. Il y avait un architecte, des cinéastes, graphistes, photographes, plasticiens,... Ça créait une passerelle entre public et artiste.
Alexandra Ruiz : On n'annonçait pas qui répondrait au téléphone. Il y avait juste cette pub dans le programme des Urbaines qui proposait d'appeler ce numéro. Donc si les gens étaient assez courageux ils appelaient et tombaient sur quelqu'un qui pouvait parler de son travail, ou d'autre chose.
Les artistes étaient des gens qu'on connaissait ou qu'on venait de rencontrer; et pour se transmettre le téléphone, ces personnes devaient se contacter, et se rencontrer. Donc entre nous, ça a créé des liens...
S.S.: ...et ça a permis la rencontre d'artistes entre eux, qui ne se connaissaient pas.
A.R.: Oui, c'était assez bénéfique des deux côtés. Finalement, peu de gens ont appelé, une dizaine. Parce qu'en même temps, il faut vouloir, pour appeler un numéro sans avoir plus d'information.
Daté.es : Y a-t-il des traces de cet événement?
A.R.: Non, on a révélé qui avait participé, mais après, on s'est passé nos souvenirs entre nous, mais en soi, le moment appartenait à l'artiste et à son interlocuteur...
Mais peu de gens ont appelé... dans un sens, ça n'a donc pas marché du tout, mais d'un autre point de vue, les échos ont été entendus pendant deux, trois mois... les gens en parlaient... donc personne n'appelait mais les gens trouvaient ça génial, les curatrices du Centre Culturel Suisse nous ont mis dans leur newsletter, etc...
Daté.es : Oui, l'idée est très bien...
A.R.: ... mais elles n'ont pas appelé. Mais c'était un bon coup de pub un peu prématuré. Dans dix ans ont fera payer pour nous appeler (rire). Deux semaines après on a commencé les expos, qui sont le deuxième volet de Call me; I'm an artist. On avait ici, dorénavant, le lieu qui convenait.
Daté.es : Vous invitez donc des jeunes artistes à exposer quelque-chose sur un week-end.
S.S.: Les expositions sont vernies le vendredi à 18 heures et finissent le lendemain à 18 heures. On met à disposition le lieu, mais on laisse l'artiste libre.
A.R.: Le fait qu'on ne soit pas une galerie, qu'on soit un peu en dehors du truc fait que les gens n'ont pas la pression. Tu peux expérimenter un truc que tu ne fais pas d'habitude.
S.S.: Beaucoup d'artistes prennent ces expositions comme des possibilités de collaborer avec d'autres; les gens se mettent ensemble.
Daté.es : De qui se compose votre public? Vous communiquez seulement avec votre mailing list, voir celle des artistes...
S.S.: Le public, c'est la famille, les amis, les curieux, ...
Daté.es : ... mais les curieux sont rares...
A.R.: Oui, et il n'y a ici ni passants, ni promeneurs. Ce qu'on trouve dommage, c'est que souvent les artistes veulent produire une pièce pour l'occasion, et s'il n'y a pas de public, c'est un peu frustrant. C'est beaucoup de temps et d'énergie pour un jour et demi. Ça ne me gêne pas, parce que j'ai récupéré assez de choses dans le fait de faire l'expo, mais pour l'artiste c'est peut-être autre chose... mais ça fait partie du truc...
S.S.: Ce qui est frustrant pour moi, c'est le manque de moyen. On ne peut pas soutenir la production.
A.R.: Et on voudrait mieux communiquer. Mais on n'a pas le temps, parce qu'on doit gagner notre vie à côté.
Daté.es : Et la presse ne se déplace pas...
S.S.: Déjà quand tu es un lieu établi, c'est pas facile, mais là on est des marginaux et presque à Renens en plus, alors... Et nous sommes plus dans le ponctuel, pas dans le continu. Nos expositions ne durent que 24 heures, et ensuite l'espace redevient notre atelier.
A.R.: Mais on n'a pas la prétention d'être un lieu, ni d'être des curateurs. Si on voulait être une galerie, on ferait les choses différemment. On ferait péter du champagne à chaque vernissage (rire).
Daté.es : Si nous revenons à Call me, I'm an artist, quel est le troisième volet du projet, si les expositions se terminent en mars?
S.S.: L'idée est de contacter une série de jeunes réalisateurs, de leur soumettre un petit cahier des charges pour qu'ils reviennent ici avec un film, une création sur un autre jeune artiste.
A.R.: Ou un vieil artiste d'ici que tu... tu ne déterres pas, mais... un artiste qui a toujours travaillé mais qui n'est pas John Armleder. Il y a aussi des personnes intéressantes comme ça.
S.S.: Oui, c'est ouvert. C'est sans la pression de la commande.
A.R.: On n'est pas là pour dire ce qu'il faut faire, ce qu'il ne faut pas faire.
Idéalement, il faudrait trouver un soutien financier, le mettre à disposition des réalisateurs et de créer ensuite un DVD qui donnerait un instantané de la création dans la région au sens large. Le but pour nous ce n'est pas la renommée, ce n'est pas le succès, c'est de permettre à l'artiste de faire un pas. Ici, les conditions matérielles ne sont pas super, mais en même temps, il n'y a rien d'imposé, pas de pression, personne ne donne de leçon; nous n'avons rien à apprendre aux gens.
S.S.: C'est libre, avec des moyens limités... Et nous n'y gagnons rien. Au niveau humain, c'est bien. On casse l'esprit concurrentiel en permettant des collaborations, des échanges de savoir-faire. On a aussi vu ça avec le groupe de travail créé autour des compagnies émergentes. Et ça marche vraiment. Ça peut paraître idiot, mais j'ai un plaisir monstre à voir se rencontrer des gens qui sont dans des disciplines artistiques différentes. C'est complètement naïf et simple, mais ça me fait plaisir. Il y a dans le théâtre un aspect fédérateur qui fait collaborer des gens qui viennent d'un monde différent; et ils se disent des trucs qui ne sont pas courants.
Alors on essaye de tendre des petites perches... d'aider comme on peut.
A.R.: Ce que j'aime bien dans l'idée de
Call me c'est qu'on a mis un début, et on a fixé une fin. J'aime bien faire ces expos, mais je ne pense pas pouvoir le faire tout le temps. Même si c'est super, à un moment donné ce sera triste parce que ce sera fini et il faudra faire autre chose; trouver un autre truc à faire. Ça me permet de sortir de ce que je fais tous les jours et que je connais.
Prochaine exposition chez Naphtaline :
Pénélope Henriod (Lausanne) et Nelly Rodriguez (Zürich). Photographies et installation.
Les 30 et 31 janvier 2009.
Vendredi de 18h à 22h et samedi de 10 à 18h.
Site internet de l'Association :
naphtaline.li