VISITES — MARS/AVRIL 2010
De l'art en vitrine — LausanneLaurent Kropf, 24 mars 2010
Nous sommes les mannequins; nous regardons alentour ; et nous changeons de pause ; nous commençons à marcher ; et nous brisons la glace... Kraftwerk,
Les mannequins
On parle souvent des espaces d'art contemporain comme de « vitrines de la création contemporaine ». Les croûtes et les tirages argentiques stockés dans le noir vous répondront que le problème des vitrines, ce sont les rayons UV ; les champignons de Paris, eux, vous raconteront combien il est difficile de naître dans le dépôt d'un musée ; pour les artistes, il est bon de monter à Paris.
Exit les problèmes de conservation; dans caves ou vitrines, les espaces d'art contemporain se créent, parfois pour quelques interventions, parfois de manière pérene. Il suffit, pour le Lausannois que je suis, de parler de tel ou tel vernissage « à la vitrine » pour mesurer l'ampleur des malentendus que cela peut entraîner.
« A l'Avenue de France?
- Non, celle-là est fermée depuis longtemps, tu devrais le savoir. Je suis à la Placette.
- Ah !? C'est le prix Manor ? ».
Il y eut celle tenue par Francis Baudevin ; celle de Fox Bravo à la Poste de Saint-François ; aujourd'hui, Donald est en vitrine à la Rue Saint-Pierre, jusqu'à la fin avril*. Le mètre cube de la galerie éponyme fut au commencement mille litres d'art fermés par un plan transparent**. Ceux qui n'ont pas d'heure verront les expositions de l'espace DOLL*** au froid. Dernière née, celle de l'Avenue d'Echallens 13**** se visite du regard, les yeux abrités de la lumière du jour par les mains en parenthèses.
La grande surface de verre ouvre sur un espace en général dévolu à la décoration. On y expose les sushis en plastique, les gâteaux pour autant qu'il y ait réfrigération, y met en scène les corps à la plastique idéale, très légèrement vêtus en cette fin d'hiver, futurs redoux obligent.
Mais ici, on n'entre pas. La vitrine est un moyen de menstration qui sert avant tout à cacher "l'arrière-salle", où l'on créé, habite, stocke, etc... L'espace d'exposition reste inaccessible, comme pour rappeler au spectateur qu'on ne peut toucher qu'avec les yeux. La galerie Links***** à Berne se compose d'un volume trapézoïdal visible depuis deux fenêtres à petits carreaux de vieux verre artisanal et quelque-peu déformants ; points de vue imposés au spectateur, l'espace devient celui d'un tableau, et l'artiste l'aquariophile se foutant la plupart du temps de l'eau comme du poisson. Si l'aquarium est un tableau vivant ( à en croire Wikipédia... ), la vitrine tue-t-elle la peinture une énième fois ?
Leur situation reste principalement à la périphérie du centre ville ; aux commerces la grande vie, les artistes n'ont pas pignon sur rue ! Elles restent discrètes, presque timides ; elle sont simplement disponibles. Quel regard portons-nous sur ces drôles d'enseignes dépourvues de fonctions marchandes, aux tenanciers absents, luxe ultime de l'espace-transparence ? À mi-chemin entre l'oeuvre d'art publique et la galerie, on se permet de regarder, sans avoir l'impression d'être attendu, entendu, ou de couper la jolie stagiaire-galeriste dans un téléphone avec l'acheteur potentiel pas encore convaincu du placement. Elle évite aussi à l'art de se retrouver, pour reprendre les mots de Robert Smithson, « en pleine convalescence esthétique » et permet de se passer de subventions, et donc de programmer en toute indépendance.
Elle est un lieu propice à l'événement ; elle est souvent le théâtre, c'est le cas de le dire, de performance, happenings, qui ne laissent au spectateur-passant que la trace du rendez-vous raté. N'en déplaise au timide, c'est au vernissage que ça se passe; et je n'en démordrai pas, à moins que vous m'avouiiez avoir souvent passé deux heures à décortiquer le contenu des devantures de magasins. Car il n'y a guère que les vitrines de Tally Weijl qui suscitent des attroupements, et ce pour bien d'autres raisons.
De toute manière, si mes sources sont bonnes, le temps moyen qu'un spectateur offre au regard pour parcourir une peinture est de trois secondes. Cela étant dit, la vitrine semble en effet convenir à l'exposition d'oeuvres d'art. CQFD.
A voir:
* Vitrine 13, rue Saint-Pierre 4, Lausanne. Programme information at
donaldnow.blogspot.com
** Galerie 1m3, Avenue de la Harpe 45, Lausanne.
www.galerie1m3.com
*** DOLL, Rue César-Roux 4, Lausanne.
www.espacedoll.ch
**** Echallens 13, Avenue d’Echallens 13, Lausanne.
espacechallens13.blogspot.com
***** Galerie Links, Gerechtigkeitstrasse 40, Bern. Gilles Furtwängler,
Quand mon mari me caresse, ça me chatouille, jusqu'au 10 avril.