EXPOSITIONS — MARS/AVRIL 2010
Accrochage Vaud 2010 — LausanneJean-Marie Reynier, 24 février 2010
Extraits de Le Salon de 1845, Charles Baudelaire.
LEON COGNIET
Un très beau portrait de femme, dans le Salon carré.
M. Léon Cogniet est un artiste d'un rang très élevé dans les régions moyennes du goût et de l'esprit. - S'il ne se hausse pas jusqu'au génie, il a un de ces talents complets dans leur modération qui défient la critique. M. Cogniet ignore les caprices hardis de la fantaisie et le parti pris des absolutistes. Fondre, mêler, réunir tout en choisissant, a toujours été son rôle et son but; il l'a parfaitement bien atteint. Tout dans cet excellent portrait, les chairs, les ajustements, le fond, est traité avec le même bonheur.
DUBUFE
M. Dubufe est depuis plusieurs années la victime de tous les feuilletonistes artistiques. Si M. Dubufe est bien loin de sir Thomas Lawrence, au moins n'est-ce pas sans une certaine justice qu'il a hérité de sa gracieuse popularité. - Nous trouvons, quant à nous, que le Bourgeois a bien raison de chérir l'homme qui lui a créé de si jolies femmes, presque toujours bien ajustées.
M. Dubufe a un fils qui n'a pas voulu marcher sur les traces de son père, et qui s'est fourvoyé dans la peinture sérieuse.
MLLE EUGENIE GAUTIER
Beau coloris, - dessin ferme et élégant. - Cette femme a l'intelligence des maîtres; - elle a du Van Dyck; - elle peint comme un homme. - Tous ceux qui se connaissent en peinture se rappellent le modelé de deux bras nus dans un portrait exposé au dernier Salon. La peinture de mademoiselle Eugénie Gautier n'a aucun rapport avec la peinture de femme, qui, en général, nous fait songer aux préceptes du bonhomme Chrysale.
BELLOC
M. Belloc a envoyé plusieurs portraits. - Celui de M. Michelet nous a frappé par son excellente couleur.
- M. Belloc, qui n'est pas assez connu, est un des hommes d'aujourd'hui les plus savants dans leur art. - Il a fait des élèves remarquables, - mademoiselle Eugénie Gautier, par exemple, à ce que nous croyons. - L'an passé, nous avons vu de lui, aux galeries du boulevard Bonne-Nouvelle, une tête d'enfant qui nous a rappelé les meilleurs morceaux de Lawrence.
TISSIER
est vraiment coloriste, mais n'est peut-être que cela; - c'est pourquoi son portrait de femme, qui est d'une couleur distinguée et dans une gamme de ton très grise, est supérieur à son tableau de religion.
RIESENER
est avec M. Planet un des hommes qui font honneur à M. Delacroix. - Le portrait du docteur H. de Saint-A… est d'une franche couleur et d'une franche facture.
DUPONT
Nous avons rencontré un pauvre petit portrait de demoiselle avec un petit chien, qui se cache si bien qu'il est fort difficile à trouver; mais il est d'une grâce exquise. - C'est une peinture d'une grande innocence, - apparente, du moins, mais très bien composée, - et d'un très joli aspect; - un peu anglais.
HAFFNER
Encore un nouveau nom, pour nous, du moins. M. Haffner a, dans la petite galerie, à une très mauvaise place, un portrait de femme du plus bel effet. Il est difficile à trouver, et vraiment c'est dommage. Ce portrait dénote un coloriste de première force. Ce n'est point de la couleur éclatante, pompeuse ni commune, mais excessivement distinguée, et d'une harmonie remarquable. La chose est exécutée dans une gamme de ton très grise. L'effet est très savamment combiné, doux et frappant à la fois. La tête, romantique et doucement pâle, se détache sur un fond gris, encore plus pâle autour d'elle, et qui, se rembrunissant vers les coins, a l'air de lui servir d'auréole. - M. Haffner a, de plus, fait un paysage d'une couleur très hardie - un chariot avec un homme et des chevaux, faisant presque silhouette sur la clarté équivoque d'un crépuscule. - Encore un chercheur consciencieux… que c'est rare !…
PERIGNON
a envoyé neuf portraits, dont six de femmes. - Les têtes de M. Pérignon sont dures et lisses comme des objets inanimés. - Un vrai musée de Curtius.
HORACE VERNET
M. Horace Vernet, comme portraitiste, est inférieur à M. Horace Vernet, peintre héroïque. Sa couleur surpasse en crudité la couleur de M. Court.
HIPPOLYTE FLANDRIN
M. Flandrin n'a-t-il pas fait autrefois un gracieux portrait de femme appuyée sur le devant d'une loge avec un bouquet de violettes au sein ? Mais il a échoué dans le portrait de M. Chaix-d'Est-Ange. Ce n'est qu'un semblant de peinture sérieuse; ce n'est pas là le caractère si connu de cette figure fine, mordante, ironique. - C'est lourd et terne.
Nous venons de trouver, ce qui nous a fait le plus vif plaisir, un portrait de femme de M. Flandrin, une simple tête qui nous a rappelé ses bons ouvrages. L'aspect en est un peu trop doux et a le tort de ne pas appeler les yeux comme le portrait de la princesse Belg…, de M. Lehmann. Comme ce morceau est petit, M. Flandrin l'a parfaitement réussi. Le modelé en est beau, et cette peinture a le mérite, rare chez ces messieurs, de paraître faite tout d'une haleine et du premier coup.
RICHARDOT
a peint une jeune dame vêtue d'une robe noire et verte, - coiffée avec une afféterie de keepsake. - Elle a un certain air de famille avec les saintes de Zurbaran, et se promène gravement derrière un grand mur d'un assez bon effet. C'est bon - il y a là-dedans du courage, de l'esprit, de la jeunesse.
VERDIER
a fait un portrait de mademoiselle Garrique, dans le Barbier de Séville. Cela est d'une meilleure facture que le portrait précédent, mais manque de délicatesse.
HENRI SCHEFFER
Nous n'osons pas supposer, pour l'honneur de M. Henri Scheffer, que le portrait de Sa Majesté ait été fait d'après nature. - Il y a dans l'histoire contemporaine peu de têtes aussi accentuées que celle de Louis-Philippe. - La fatigue et le travail y ont imprimé de belles rides, que l'artiste ne connaît pas. - Nous regrettons qu'il n'y ait pas en France un seul portrait du Roi. - Un seul homme est digne de cette oeuvre : c'est M. Ingres.
Tous les portraits de Henri Scheffer sont faits avec la même probité, minutieuse et aveugle; la même conscience, patiente et monotone.
LEIENDECKER
En passant devant le portrait de Mademoiselle Brohan, nous avons regretté de ne pas voir au Salon un autre portrait, - qui aurait donné au public une idée plus juste de cette charmante actrice, - par M. Ravergie, à qui le portrait de madame Guyon avait fait une place importante parmi les portraitistes.
DIAZ
M. Diaz fait d'habitude de petits tableaux dont la couleur magique surpasse les fantaisies du kaléidoscope. - Cette année, il a envoyé de petits portraits en pied. Un portrait est fait, non seulement de couleur, mais de lignes et de modelé. - C'est l'erreur d'un peintre de genre qui prendra sa revanche.
BARON
a donné Les Oies du frère Philippe, un conte de la Fontaine. C’est un prétexte à jolies femmes, à ombrages, et à tons variés quand même.
C’est d’un aspect fort attirant, mais c’est le rococo du romantisme. – Il y a là dedans du Couture, un peu du faire de Célestin Nanteuil, beaucoup de tons de Roqueplan et de C. Boulanger. – Réfléchir devant ce tableau combien une peinture excessivement savante et brillante de couleur peut rester froide quand elle manque d’un tempérament particulier.
ISABEY
UN INTERIEUR D’ALCHIMISTE
Il y a toujours là-dedans des crocodiles, des oiseaux empaillés, de gros livres de maroquin, du feu dans des fourneaux, et un vieux en robe de chambre, – c’est-à-dire une grande quantité de tons divers. C’est ce qui explique la prédilection de certains coloristes pour un sujet si commun.
M. Isabey est un vrai coloriste – toujours brillant, – souvent délicat. Ç’a été un des hommes les plus justement heureux du mouvement rénovateur.
LECURIEUX
SALOMON DE CAUS A BICETRE
Nous sommes à un théâtre du boulevard qui s’est mis en frais de littérature; on vient de lever le rideau, tous les acteurs regardent le public.
Un seigneur, avec Marion Delorme onduleusement appuyée à son bras, n’écoute pas la complainte du Salomon qui gesticule comme un forcené dans le fond.
La mise en scène est bonne; tous les fous sont pittoresques, aimables, et savent parfaitement leur rôle.
Nous ne comprenons pas l’effroi de Marion Delorme à l’aspect de ces aimables fous.
Ce tableau a un aspect uniforme de café au lait. La couleur en est roussâtre comme un vilain temps plein de poussière.
Le dessin, – dessin de vignette et d’illustration. A quoi bon faire de la peinture dite sérieuse, quand on n’est pas coloriste et qu’on n’est pas dessinateur ?
MME CELESTE PENSOTTI
Le tableau de madame Céleste Pensotti s’appelle Rêverie du soir. Ce tableau, un peu maniéré comme son titre, mais joli comme le nom de l’auteur, est d’un sentiment fort distingué. – Ce sont deux jeunes femmes, l’une appuyée sur l’épaule de l’autre, qui regardent à travers une fenêtre ouverte. – Le vert et le rose, ou plutôt le verdâtre et le rosâtre y sont doucement combinés. Cette jolie composition, malgré ou peut-être à cause de son afféterie naïve d’album romantique, ne nous déplaît pas; – mais cela a une qualité trop oubliée aujourd’hui. C’est élégant, – cela sent bon.
TASSAERT
Un petit tableau de religion presque galante. – La Vierge allaite l’enfant Jésus – sous une couronne de fleurs et de petits amours. L’année passée nous avions déjà remarqué M. Tassaert. Il y a là une bonne couleur, modérément gaie, unie à beaucoup de goût.
LELEUX FRERES
Tous leurs tableaux sont très bien faits, très bien peints, et très monotones comme manière et choix de sujets.
LEPOITEVIN
Sujets à la Henri Berthoud (voyez le livret). – Tableaux de genre, vrais tableaux de genre trop bien peints. Du reste, tout le monde aujourd’hui peint trop bien.
GUILLEMIN
M. Guillemin, qui a certainement du mérite dans l’exécution, dépense trop de talent à soutenir une mauvaise cause; – la cause de l’esprit en peinture. – J’entends par là envoyer à l’imprimeur du livret des légendes pour le public du dimanche.
MULLER
M. Muller croit-il plaire au public du samedi en choisissant ses sujets dans Shakespeare et Victor Hugo ? – De gros amours Empire sous prétexte de sylphes. – Il ne suffit donc pas d’être coloriste pour avoir du goût. – Sa Fanny est mieux.
DUVAL LECAMUS PERE
« … Sait d’une voix légère
Passer du grave au doux, du plaisant au sévère. »
DUVAL LECAMUS JULES
a été imprudent d’aborder un sujet traité déjà par M. Roqueplan.
GIGOUX
M. Gigoux nous a procuré le plaisir de relire dans le livret le récit de la Mort de Manon Lescaut. Le tableau est mauvais; pas de style; mauvaise composition, mauvaise couleur. Il manque de caractère, il manque de son sujet. Quel est ce Des Grieux ? je ne le connais pas.
Je ne reconnais pas non plus là M. Gigoux, que la faveur publique faisait, il y a quelques années, marcher de pair avec les plus sérieux novateurs.
M. Gigoux, l’auteur du Comte de Cominges, de François Ier assistant Léonard de Vinci à ses derniers moments, M. Gigoux du Gil Blas, M. Gigoux est une réputation que chacun a joyeusement soulevée sur ses épaules. Serait-il donc aujourd’hui embarrassé de sa réputation de peintre ?
RUDOLPHE LEHMANN
Ses Italiennes de cette année nous font regretter celles de l’année passée.
DE LA FOULHOUZE
a peint un parc plein de belles dames et d’élégants messieurs, au temps jadis. C’est certainement fort joli, fort élégant, et d’une très bonne couleur. Le paysage est bien composé. Le tout rappelle beaucoup Diaz; mais c’est peut-être plus solide.
PERESE
La Saison des roses. – C’est un sujet analogue, – une peinture galante et d’un aspect agréable, qui malheureusement fait songer à Wattier, comme Wattier fait songer à Watteau.
DE DREUX
est un peintre de la vie élégante, high life. – Sa Châtelaine est jolie; mais les Anglais font mieux dans le genre paradoxal. – Ses scènes d’animaux sont bien peintes; mais les Anglais sont plus spirituels dans ce genre animal et intime.
MME CALAMATTA
a peint une Femme nue à sa toilette, vue de face, la tête de profil – fond de décoration romaine. L’attitude est belle et bien choisie. En somme, cela est bien fait. Madame Calamatta a fait des progrès. Cela ne manque pas de style, ou plutôt d’une certaine prétention au style.
PAPETY
promettait beaucoup, dit-on. Son retour d’Italie fut précédé par des éloges imprudents. Dans une toile énorme, où se voyaient trop clairement les habitudes récentes de l’Académie de peinture, M. Papety avait néanmoins trouvé des poses heureuses et quelques motifs de composition; et malgré sa couleur d’éventail, il y avait tout lieu d’espérer pour l’auteur un avenir sérieux. Depuis lors, il est resté dans la classe secondaire des hommes qui peignent bien et ont des cartons pleins de motifs tout prêts. La couleur de ses deux tableaux (Memphis. – Un assaut) est commune. Du reste, ils sont d’un aspect tout différent, ce qui induit à croire que M. Papety n’a pas encore trouvé sa manière.
ADRIEN GUIGNET
M. Adrien Guignet a certainement du talent; il sait composer et arranger. Mais pourquoi donc ce doute perpétuel ? Tantôt Decamps, tantôt Salvator. Cette année, on dirait qu’il a colorié sur papyrus des motifs de sculpture égyptienne ou d’anciennes mosaïques (Les Pharaons). Cependant Salvator et Decamps, s’ils faisaient Psammenit ou Pharaon, les feraient à la Salvator et à la Decamps. Pourquoi donc M. Guignet… ?
MEISSONIER
Trois tableaux : Soldats jouant aux dés – Jeune homme feuilletant un carton – Deux buveurs jouant aux cartes.
Autres temps, autres moeurs; autres modes, autres écoles. M. Meissonier nous fait songer malgré nous à M. Martin Drolling. Il y a dans toutes les réputations, même les plus méritées, une foule de petits secrets. – Quand on demandait au célèbre M. X*** ce qu’il avait vu au Salon, il disait n’avoir vu qu’un Meissonier, pour éviter de parler du célèbre M. Y***, qui en disait autant de son côté. Il est donc bon de servir de massue à des rivaux.
En somme, M. Meissonier exécute admirablement ses petites figures. C’est un Flamand moins la fantaisie, le charme, la couleur et la naïveté – et la pipe !
JACQUAND
fabrique toujours du Delaroche, vingtième qualité.
ROEHN
Peinture aimable (argot de marchand de tableaux).
REMOND
Jeune école de dix-huit cent vingt.
HENRI SCHEFFER
Auprès de Madame Roland allant au supplice, la Charlotte Corday est une oeuvre pleine de témérité. (Voir aux portraits).
HORNUNG
« Le plus têtu des trois n’est pas celui qu’on pense. »
BARD
Voir le précédent.
GEFFROY
Voir le précédent.
COROT
A la tête de l'école moderne du paysage, se place M. Corot. - Si M. Théodore Rousseau voulait exposer, la suprématie serait douteuse, M. Théodore Rousseau unissant à une naïveté, à une originalité au moins égales, un plus grand charme et une plus grande sûreté d'exécution. - En effet, ce sont la naïveté et l'originalité qui constituent le mérite de M. Corot. - Évidemment cet artiste aime sincèrement la nature, et sait la regarder avec autant d'intelligence que d'amour. - Les qualités par lesquelles il brille sont tellement fortes, - parce qu'elles sont des qualités d'âme et de fond - que l'influence de M. Corot est actuellement visible dans presque toutes les oeuvres des jeunes paysagistes - surtout de quelques-uns qui avaient déjà le bon esprit de l'imiter et de tirer parti de sa manière avant qu'il fût célèbre et sa réputation ne dépassant pas encore le monde des artistes. M. Corot, du fond de sa modestie, a agi sur une foule d'esprits. - Les uns se sont appliqués à choisir dans la nature les motifs, les sites, les couleurs qu'il affectionne, à choyer les mêmes sujets; d'autres ont essayé même de pasticher sa gaucherie. - Or, à propos de cette prétendue gaucherie de M. Corot, il nous semble qu'il y a ici un petit préjugé à relever. - Tous les demi-savants, après avoir consciencieusement admiré un tableau de Corot, et lui avoir loyalement payé leur tribut d'éloges, trouvent que cela pèche par l'exécution, et s'accordent en ceci, que définitivement M. Corot ne sait pas peindre. - Braves gens ! qui ignorent d'abord qu'une oeuvre de génie - ou si l'on veut - une oeuvre d'âme - où tout est bien vu, bien observé, bien compris, bien imaginé - est toujours très bien exécutée, quand elle l'est suffisamment - Ensuite - qu'il y a une grande différence entre un morceau fait et un morceau fini - qu'en général ce qui est fait n'est pas fini, et qu'une chose très finie peut n'être pas faite du tout - que la valeur d'une touche spirituelle, importante et bien placée est énorme…, etc…, d'où il suit que M. Corot peint comme les grands maîtres. - Nous n'en voulons d'autre exemple que son tableau de l'année dernière - dont l'impression était encore plus tendre et mélancolique que d'habitude. - Cette verte campagne où était assise une femme jouant du violon - cette nappe de soleil au second plan, éclairant le gazon et le colorant d'une manière différente que le premier, était certainement une audace et une audace très réussie. - M. Corot est tout aussi fort cette année que les précédentes; - mais l'oeil du public a été tellement accoutumé aux morceaux luisants, propres et industrieusement astiqués, qu'on lui fait toujours le même reproche.
Ce qui prouve encore la puissance de M. Corot, ne fût-ce que dans le métier, c'est qu'il sait être coloriste avec une gamme de tons peu variée - et qu'il est toujours harmoniste même avec des tons assez crus et assez vifs. - Il compose toujours parfaitement bien. - Ainsi dans Homère et les Bergers, rien n'est inutile, rien n'est à retrancher; pas même les deux petites figures qui s'en vont causant dans le sentier. - Les trois petits bergers avec leur chien sont ravissants, comme ces bouts d'excellents bas-reliefs qu'on retrouve dans certains piédestaux des statues antiques. - Homère ressemble peut-être trop à Bélisaire. - Un autre tableau plein de charme est Daphnis et Chloé - et dont la composition a comme toutes les bonnes compositions - c'est une remarque que nous avons souvent faite - le mérite de l'inattendu.
FRANÇAIS
est aussi un paysagiste de premier mérite - d'un mérite analogue à Corot, et que nous appellerions volontiers l'amour de la nature - mais c'est déjà moins naïf, plus rusé - cela sent beaucoup plus son peintre - aussi est-ce plus facile à comprendre. - Le Soir est d'une belle couleur.
PAUL HUET
Un vieux château sur des rochers. - Est-ce que par hasard M. Paul Huet voudrait modifier sa manière ? - Elle était pourtant excellente.
HAFFNER
Prodigieusement original - surtout par la couleur. C'est la première fois que nous voyons des tableaux de M. Haffner - nous ignorons donc s'il est paysagiste ou portraitiste de son état - d'autant plus qu'il est excellent dans les deux genres.
TROYON
fait toujours de beaux et de verdoyants paysages, les fait en coloriste et même en observateur, mais fatigue toujours les yeux par l'aplomb imperturbable de sa manière et le papillotage de ses touches. - On n'aime pas voir un homme si sûr de lui-même.
CURZON
a peint un site très original appelé Les Houblons. - C'est tout simplement un horizon auquel les feuilles et les branchages des premiers plans servent de cadre. - Du reste, M. Curzon a fait aussi un très beau dessin dont nous aurons tout à l'heure occasion de parler.
FLERS
Je vais revoir ma Normandie, C'est le pays…
Voilà ce qu'ont chanté longtemps toutes les toiles de M. Flers. - Qu'on ne prenne pas ceci pour une moquerie. - C'est qu'en effet tous ces paysages étaient poétiques, et donnaient l'envie de connaître ces éternelles et grasses verdures qu'ils exprimaient si bien - mais cette année l'application ne serait pas juste, car nous ne croyons pas que M. Flers, soit dans ses dessins, soit dans ses tableaux, ait placé une seule Normandie. - M. Flers est toujours resté un artiste éminent.
WICKEMBERG
peint toujours très bien ses Effets d'hiver; mais nous croyons que les bons Flamands dont il semble préoccupé ont une manière plus large.
CALAME ET DIDAY
Pendant longtemps on a cru que c'était le même artiste atteint de dualisme chronique; mais depuis l'on s'est aperçu qu'il affectionnait le nom de Calame les jours qu'il peignait bien…
DAUZATS
Toujours de l'Orient et de l'Algérie - c'est toujours d'une ferme exécution !
FRERE
(Voyez le précédent.)
CHACATON
en revanche a quitté l'Orient; mais il y a perdu.
LOUBON
fait toujours des paysages d'une couleur assez fine : ses Bergers des Landes sont une heureuse composition.
GARNEREY
Toujours des beffrois et des cathédrales très adroitement peints.
JOYANT
Un Palais des papes d'Avignon, et encore une Vue de Venise. - Rien n'est embarrassant comme de rendre compte d'oeuvres que chaque année ramène avec leurs mêmes désespérantes perfections.
BORGET
Toujours des vues indiennes ou chinoises. - Sans doute c'est très bien fait; mais ce sont trop des articles de voyages ou de moeurs; - il y a des gens qui regrettent ce qu'ils n'ont jamais vu, le boulevard du Temple ou les galeries de Bois ! - Les tableaux de M. Borget nous font regretter cette Chine où le vent lui-même, dit H. Heine, prend un son comique en passant par les clochettes, - et où la nature et l'homme ne peuvent pas se regarder sans rire.
PAUL FLANDRIN
Qu'on éteigne les reflets dans une tête pour mieux faire voir le modelé, cela se comprend, surtout quand on s'appelle Ingres. - Mais quel est donc l'extravagant et le fanatique qui s'est avisé le premier d'ingriser la campagne ?
BLANCHARD
Ceci est autre chose, - c'est plus sérieux, ou moins sérieux, comme on voudra. - C'est un compromis assez adroit entre les purs coloristes et les exagérations précédentes.
LAPIERRE ET LAVIEILLE
sont deux bons et sérieux élèves de M. Corot. - M. Lapierre a fait aussi tableau de Daphnis et Chloé, qui a bien son mérite.
BRASCASSAT
Certainement, l'on parle trop de M. Brascassat, qui, homme d'esprit et de talent comme il l'est, ne doit pas ignorer que dans la galerie des Flamands il y a beaucoup de tableaux du même genre, tout aussi faits que les siens, et plus largement peints, - et d'une meilleure couleur. - L'on parle trop aussi de
SAINT-JEAN
qui est de l'école de Lyon, le bagne de la peinture, - l'endroit du monde connu où l'on travaille le mieux les infiniment petits. - Nous préférons les fleurs et les fruits de Rubens, et les trouvons plus naturels. - Du reste, le tableau de M. Saint-Jean est d'un fort vilain aspect, - c'est monotonement jaune. - Au total, quelque bien faits qu'ils soient, les tableaux de M. Saint-Jean sont des tableaux de salle à manger, - mais non des peintures de cabinet et de galerie; de vrais tableaux de salle à manger.
KIÖRBÖE
Des tableaux de chasse, - à la bonne heure ! Voilà qui est beau, voilà qui est de la peinture et de la vraie peinture; c'est large, - c'est vrai, - et la couleur en est belle. - Ces tableaux ont une grande tournure commune aux anciens tableaux de chasse ou de nature morte que faisaient les grands peintres, - et ils sont tous habilement composés.
PHILIPPE ROUSSEAU
LE RAT DE VILLE ET LE RAT DES CHAMPS
est un tableau très coquet et d'un aspect charmant. - Tous les tons sont à la fois d'une grande fraîcheur et d'une grande richesse. - C'est réellement faire des natures mortes, librement, en paysagiste, en peintre de genre, en homme d'esprit, et non pas en ouvrier, comme MM. de Lyon. - Les petits rats sont fort jolis.
BERANGER
Les petits tableaux de M. Béranger sont charmants - comme des Meissonier.
ARONDEL
Un grand entassement de gibier de toute espèce. - Ce tableau, mal composé, et dont la composition a l'air bousculé, comme si elle visait à la quantité, a néanmoins une qualité très rare par le temps qui court - il est peint avec une grande naïveté - sans aucune prétention d'école ni aucun pédantisme d'atelier. - D'où il suit qu'il y a des parties fort bien peintes. - Certaines autres sont malheureusement d'une couleur brune et rousse, qui donne au tableau je ne sais quel aspect obscur - mais tous les tons clairs ou riches sont bien réussis. - Ce qui nous a donc frappé dans ce tableau est la maladresse mêlée à l'habileté - des inexpériences comme d'un homme qui n'aurait pas peint depuis longtemps, et de l'aplomb comme d'un homme qui aurait beaucoup peint.
CHAZAL
a peint le Yucca gloriosa, fleuri en 1844 dans le parc de Neuilly. Il serait bon que tous les gens qui se cramponnent à la vérité microscopique et se croient des peintres vissent ce petit tableau, et qu'on leur insufflât dans l'oreille avec un cornet les petites réflexions que voici : ce tableau est très bien, non parce que tout y est et que l'on peut compter les feuilles, mais parce qu'il rend en même temps le caractère général de la nature - parce qu'il exprime bien l'aspect vert cru d'un parc au bord de la Seine et de notre soleil froid; bref, parce qu'il est fait avec une profonde naïveté - tandis que vous autres, vous êtes trop… artistes.
MUSEE CANTONAL DES BEAUX-ARTS
6, place de la Riponne
CH - 1014 Lausanne
Ma-Me: 11-18h, Je: 11-20h, Ve-Di: 11-17h
T. +41(0)21 316 34 45
http://www.musees-vd.ch/fr/musee-des-beaux-arts