SYMPOSIUMS — MAI 2010Fais couler, Marcel ! — Cully
Emilie Pellissier, 27 mai 2010Du 7 au 9 mai dernier, quelques-uns des plus éminents spécialistes de Marcel Duchamp et d’autres sérieux adorateurs, légers mystificateurs ou simples amateurs, se sont donnés rendez-vous à Cully, « petit cul » du monde certes, mais aussi sympathique village de bord de lac, entre Lausanne et Vevey.
Trois jours de symposium, deux expositions (1), ainsi qu’un concert et une intervention in situ de Roman Signer, composent l’évènement ambitieux organisé par Caroline Bachmann et Stefan Banz. Si tous deux sont artistes, vivent à Cully et travaillent ensemble depuis 2004, Stefan Banz est également commissaire d’exposition et notamment connu pour avoir conçu l’exposition collective du Pavillon Suisse lors de la Biennale de Venise 2005. Un atout, sans doute, lorsqu’il s’agit de contacter une institution aussi prestigieuse que le Philadelphia Museum of Art, où est conservée la majorité des œuvres produites par le célèbre dadaïste, et notamment celle autour de laquelle s’articule la manifestation, "Étant donnés: 1° la chute d'eau, 2° le gaz d'éclairage" (2). Cette installation, si emblématique et, à la fois, encore énigmatique, sur laquelle Duchamp travailla plus de vingt ans en secret et qui fut exposée pour la première fois un an après sa mort, en 1969, est ici abordée dans un contexte inédit. Cully se trouve tout près de l’hôtel Bellevue où Duchamp séjourna en 1946, et il est aujourd’hui avéré, grâce aux recherches menées par un libraire de Saint-Gall, que c’est bien la cascade du Forestay, face à l’hôtel, qui servit de modèle à l’artiste pour son arrière plan. La rencontre avec ce petit coin de Suisse est donc très certainement ce qui déclencha chez Duchamp l’idée de cette œuvre, ou du moins y trouva-t-il une part de son inspiration.
Une vingtaine d’intervenants, parmi lesquels Michael R. Taylor, conservateur au Philadelphia Museum, Dominique Radrizzani, directeur du Musée Jenisch à Vevey, Philip Ursprung, commissaire d’exposition et professeur d’art moderne et contemporain, Bernard Marcadé, commissaire d’exposition, critique d’art et professeur d’histoire de l’art ou Paul B. Franklin, éditeur de la revue annuelle "Étant donné Marcel Duchamp" consacrée à la vie et l’œuvre de l’artiste, en ont proposé différents éclairages. Parmi eux, certains se sont attachés aux liens de Duchamp à la photographie, d’autres à sa vie amoureuse et ses répercussions ur son œuvre, d’autres encore à rendre compte des voix critiques de l’époque, comme celles d’Allan Kaprow et de Robert Smithson qui se battaient alors contre les partisans de Duchamp.
Outre les questions fondamentales abordées, ce sont aussi des digressions diverses qui ont animé les débats. Pour exemple, était-il de la volonté de Duchamp de laisser les clous de la porte dans leurs emplacements et de permettre ainsi au visiteur de procéder à une révélation effective de l’œuvre par son initiative en les ôtant ? Si les avis s’accordent un jour à le reconnaître, l’œuvre pourrait alors être présentée avec deux clous amovibles, copies des originaux qui seraient eux conservés bien précieusement.
Dans les discours apparaît également la dimension de référence ou de contre-pied pris par rapport à ses pairs. La logique temporelle, la relation de causalité, que sous-entend l’expression « étant donnés » peut ainsi renvoyer à la relation qu’entretient Duchamp avec la tradition picturale et, en particulier, la peinture « rétinienne » de Courbet qu’il tente de dépasser mais n’ignore pas. Étant donné cette histoire qui le précède et l’entoure, il décide de planter la scène de son propos dans un paysage, et à la vue sur le lac — ce paysage par excellence qui, selon certains, contient et dépasse tous les autres — l’artiste préfère ce phénomène naturel de surgissement d’eau depuis une faille rocheuse, à demi cachée par les arbres. Rien d’étonnant pour ce maître dont l’art « oscille entre sécheresse esthétique et prise en compte de flux » (3), et requiert une compréhension mentale sous forme d’acte physique : « saisir les choses avec l’esprit de la façon dont le pénis est saisi par le vagin » (4).
Pour clore une nouvelle page de la grande histoire duchampienne paraîtront prochainement chez JRP|Ringier les actes de ce colloque, preuve s’il en était besoin que Marcel aura fait, et fera encore, couler… beaucoup d’encre.
Pour en savoir plus : www.bxb.ch/kunsthalle
NOTES
(1) L’exposition collective "I want to grasp things with the mind the way the penis is grasped by the vagina" à la Galerie Davel 14 et l’exposition monographique de Ecke Bonk à la Kunsthalle Marcel Duchamp, modèle réduit installé au bout de la rue Davel à Cully, du 6 mai au 13 juin.
(2) Petit rappel pour ceux qui l’auraient oublié : l’installation est formée des deux battants d’une porte en bois, fermés, ne laissant aux visiteurs que la possibilité de voir, par deux orifices circulaires, derrière un mur de briques en ruine, un corps féminin, nu, jambes écartées, et tenant dans la main gauche un bec à gaz. Ce personnage qui n’est qu’en partie visible, semble allongé dans un champ et se détache sur un paysage de forêt dans lequel est représenté une chute d’eau.
(3) Extrait de la contribution de Bernard Marcadé "Fuite d’eau à tous les étages", samedi 8 mai 2010.
(4) Citation de Marcel Duchamp: "I want to grasp things with the mind the way the penis is grasped by the vagina". Une réinterprétation contemporaine, consciente ou non, de cette soif duchampienne était visible le soir même dans l’exposition de Christian Pahud inaugurée à l’espace Curtat à Lausanne. Une vidéo projection y montrait une succession rythmée de zooms sur des éléments naturels, fleurs ou brins d’herbe, saisis par l’œil mécanique qui, en s’approchant, faisait le point sur leurs contours.
* Intervention de Roman Signer à la chute d'eau du Forstay, Bellevue/Chexbres.