ENSEIGNES — JUILLET/AOÛT 2009
La part du feu — GenèveLauro Foletti, juillet 2009

Avec ses entrepôts vétustes et ses constructions basses, cerclée de grands rideaux d’arbres, l’avenue de Chamonix et son parc artisanal semblent avoir échappé au temps. Au sol, quelques rails évoquent une activité aujourd’hui révolue et donnent une couleur désuète aux enseignes attenantes, poussant doucement vers l’histoire les vitriers, ferblantiers et menuisiers du coin, comme autant de métiers en sursis. Dans ce cadre paisible, anachronique, seul le pavillon du CEVA, discrètement posté à l’entrée, suggère une éventuelle transformation et rattache le périmètre au présent, à la ville et sa fiction : on y construira un jour une gare ultra moderne. Pour l’heure, on s’y croirait pour un peu à Ballenberg, dans une version réduite et urbaine, une zone-témoin destinée à la conservation du patrimoine industriel et de ses métiers.
C’est là, à l’étage du numéro 9 de l’avenue de Chamonix, que Ludovic Gabriel, graphiste, inaugure en avril le « Cendar ». Avec à peine trois expositions à son actif, ce mouchoir de poche à l'histoire atypique retient depuis peu l’attention de la scène artistique genevoise et suscite une certaine curiosité. Sa consonance argotique évoque
a priori le centre associatif de quartier : on y mettrait volontiers un énième « créatelier » porté sur
l’échange culturel et le
dialogue générationnel, ou une quelconque structure de médiation sociale et de proximité, bonne à occuper les heures perdues de nos aînés et à capter nos jeunes sans formation.
Et pourtant… récemment vernie dans le demi secret du bouche-à-oreille, la dernière exposition du « Cendar » a déplacé aux Eaux-Vives plus d’une centaine de visiteurs pour son seul vernissage. Copilotée par l’artiste genevoise Elena Montesinos, la « Salle des coffres » a reçu les contributions d’une trentaine d’artistes confirmés, produisant pour l’occasion de petits multiples passés à la feuille d’or et disposés sur une large grille murale, pour un résultat d’une excellente tenue. L’endroit fait parler de lui. Effet de carnet ? D’annonce ? De nouveauté ? La soudaine notoriété de la galerie tient autant de la qualité de sa programmation,
site specific, ouverte et curieuse, que de son histoire et de son architecture très particulières : une histoire de cendres.
Les cendres, ce sont celles qu’a laissées un gros incendie à la fin du mois de janvier. Le feu se déclare avenue Chamonix et gagne toute une barre d’ateliers, réduisant au charbon cent mètres linéaires de baraques et plongeant le quartier des Eaux-Vives dans une épaisse purée de pois. A 20h30, boule de feu ; Pierre Maudet, tout casque et bandes rétroréfléchissantes, boucle le secteur ; 30 hommes et 80 volontaires y passeront la nuit. Outre leur toit, plusieurs artistes et artisans y perdent en quelques heures des années de travail.
Il ne reste de l’atelier de Ludovic Gabriel, le lendemain, qu’une moitié d’espace. L’incendie s’en est pris à la couche arrière des bâtiments, laissant les façades presque intactes. Privés de leurs locaux, plusieurs artisans « de l’arrière » se sont déplacés « vers l’avant » et occupent aujourd’hui une large partie de l’avenue, transformée en un vaste atelier à ciel ouvert, un joyeux bric-à-brac de meules, de planches, d’établis, de tas de sciure et de sacs de ciment. Le feu a chassé l’arrière vers l’avant, changé le privé en public, poussé l’intérieur vers l’extérieur.
Loin de l’anéantir, cette tragédie, dit-il, a servi pour lui « d’événement déclencheur ». « Je ne pouvais plus y travailler comme avant, et je rêvais depuis un moment d’un espace vide pour y montrer le travail des autres. » Spontanément, le galeriste démolit une partie des murs et ouvre un passage de fortune entre deux espaces : celui de la ville d’une part, de l’autre celui du chaos, dépouille approximative de poutraisons calcinées, de meubles et d’objets à moitié rongés, fondus, tombés pêle-mêle dans les flammes. Le « Cendar » est né, petite galerie
avec vue, fenêtre ouverte sur un paysage rare et sublime empruntant aussi bien aux grisailles ruinistes du XVIIIe qu’aux spectacles les plus brutaux de la catastrophe.
Porchaines expositions prévues dès septembre, après la pause estivale.
www.ltsprod.com
cendar[at]ltsprod.com
* Photo: Laurent Guiraud
CENDAR
9, av. de Chamonix
CH - 1207 Genève
visites sur rendez-vous
http://www.ltsprod.com/cendar.html