VISITES — DÉC. 2009 / JANVIER 2010Digestion faite — Genève
Emilie Pellissier, 6 décembre 2009
En cette fin d’année, et deux semaines avant d’accueillir la rétrospective vidéo du fonds André Iten (à partir du 10 décembre au 1er étage), le Centre d’Art Contemporain Genève inaugure deux expositions qui sont plus à vivre qu’à voir. Le visiteur y sera questionné et sollicité, que ce soit, par l’une, en tant que citoyen-éducateur ou, par l’autre, en tant que citoyen-consommateur.
Utopie et quotidienneté, entre art et pédagogies, conçue par le collectif Microsillons avec la directrice du Centre, Katya García-Antón, s’interroge sur les méthodes et les formes de médiation de l’art mais aussi sur le rôle de l’artiste dans la société.
Depuis 2005, Marianne Guarino-Huet et Olivier Desvoignes défendent une vision très personnelle de la médiation culturelle et, plus largement, de tout acte pédagogique. Pour les deux artistes-médiateurs, notamment formés au CCC et actuellement responsables des projets de médiation au CAC Genève, il s’agit toujours d’aller au-delà de la simple transmission d’un discours et de chercher à donner prise à l'intelligence de l'autre. Cette définition de la pédagogie se retrouve en 2008 dans le livre Dominique Vachelard résumée par l’expression « utopie du quotidien »*. Les deux termes opposés qu’elle relie apparaissent dans le titre de l’exposition car ils correspondent aux deux types de questionnements qui s’y télescopent. D’une part, comment relier les expressions artistiques à la vie quotidienne et ouvrir des espaces de critique, de création, de recherche, à partir des réflexions qu’elles proposent ? Et d’autre part, comment la création contemporaine peut-elle permettre d’expérimenter de nouvelles formes d’apprentissage et de renouveler les types de relations entre apprenant et enseignant ?
Un vaste travail de recherche documentaire a été mené pour clarifier les fondements historiques et rappeler les dimensions internationales de ce débat. Une catégorisation s’appuyant sur les thèses de pédagogues et de sociologues différencie les manières dont les pratiques artistiques ont pensé la transmission et l’enseignement depuis des décennies. Les verbes « Guider ? », « Capitaliser ? », « Émanciper ? », « Aligner ? » et « Déscolariser ? », sont clairement associés à des noms plus ou moins inscrits dans l’histoire de l’art. Ainsi, au-delà de figures telles que Beuys, Maciunas ou Hirschhorn, ce sont aussi les positionnements de collectifs aux travaux plus confidentiels qui sont convoqués, comme le Feminist Art Program (1970-1975) ou le groupe REPOhistory (1989-2000) aux USA, Oda Projesi (1997-2007) en Turquie, ou la Copenhagen Free University (2001-2007), au Danemark.
Une véritable réflexion curatoriale a également été menée par le choix d’artistes et de collectifs internationaux, tous différemment impliqués dans un processus éducatif, le suivi de leurs collaborations avec des micro-publics locaux et la mise en espace des œuvres inédites qui en ont résulté.
La sculpture praticable créée par les urbanistes américains Damon Rich et Oscar Tuazon révèle leur intérêt pour la situation particulière des habitants du Lignon, cité moderniste et autonome située dans la banlieue de Genève. En construisant cette sorte de haute poutre en bois qui reprend la forme de ce bâtiment (le plus long d’Europe), et en en faisant l’élément d’un « terrain de jeu pour adultes », ils ont voulu déplacer le regard de ceux qui y vivent mais aussi de tous, sur cet environnement architectural.
L’artiste britannique Nils Norman et le suisse Tilo Steireif, professeur à la Haute Ecole Pédagogique (HEP) de Lausanne, ont réuni un ensemble de documents papiers et vidéos traitant du sujet de l’école alternative et de la pédagogie libertaire, issus des archives de la bibliothèque du CIRA (Centre International de Recherches sur l’Anarchisme) et choisis en concertation avec ses responsables. Pour les présenter, une cabane dont l’architecture s’inspire du premier étage du bâtiment réel du CIRA à Lausanne a été conçue. Quelques élèves de HEP, par ailleurs enseignants en arts, ont travaillé avec leurs classes autour de la notion d’utopie et exposent leurs productions.
Enfin, le collectif de médiatrices autrichiennes, trafo.K, et l’architecte viennoise Gabu Heindl, ont permis à des élèves de l’Ecole allemande de Genève de s’approprier divers questionnements liés au projet de l’exposition et d’exposer les résultats de ces « traductions sauvages », plastiques ou écrites, dans un dispositif de monstration.
Dans l’ensemble, l’exposition est donc esthétiquement et intellectuellement aboutie. À la fois ludique et instructive, elle se parcourt comme un grand plateau de jeu. Malgré la richesse de son propos (richesse clairement assumée puisque quatre numéros d’une gazette ont été mis à disposition pour en éclairer le concept global et dévoiler la face cachée de chaque projet), c’est une exposition digeste.
Ce que l’on ne peut peut-être pas si facilement dire de Tennessee Wiggler the big fat worm aka le lombric cosmique, installation monumentale des KLAT au 3ème étage. Le collectif genevois, actuellement composé de Jérôme Massard, Florian Saini et Konstantin Sgouridis, bien connu pour sa position indépendante et critique face au système institutionnel, a mis en œuvre de gros moyens techniques pour donner vie à une sorte de « monstre du Centre d’art ». Cette excroissance grossière n’a pu germer des pavés de bois que grâce à des tonnes d’argile et quelques dizaines de chambres à air.
Face à l’entrée de la salle, le visiteur découvre d’abord son extrémité postérieure surplombant un énorme tas de bouse au fumet reconnaissable. S’il sait que, pour se déplacer dans le sol, les vers de terre avalent la terre, puis la rejettent sous forme de déjections, il se doutera que celui-ci, sorti du sol d’un espace d’exposition, dont il a ensuite traversé et maculé les murs, ne peut que rejeter un peu de ce lieu. En suivant la forme intestinale jusqu’au bout, c’est l’image d’un cycle biologique, d’un corps qui pourrit et redeviendra terre, qui apparaît au visiteur. Contrairement à la Cloaca de Wim Delvoye, le processus digestif montré ici ne l’est pas en tant que fonctionnement mécanique et aseptisé. Il est au contraire figé dans son aspect le plus sauvage et immonde. Car, après tout, un lombric n’est-il pas simplement un asticot géant, l’être vivant qui, dans la chaîne alimentaire, passe après tous les autres puisqu’il a le rôle de « décomposeur », de celui qui dégrade les matières organiques pour les restituer à la nature ?
Avec cette œuvre, les KLAT interrogent l’homme sur son devenir en tant qu’être supérieur qui crée et qui pense, et sur les implications écologiques de ses comportements d’hyper-consommateur et d’hyper-producteur. Le macro-lombric, comme les micro-publics que sollicite microsillons pour chacun de ses projets, vient d’ailleurs. Il vient d’ailleurs non seulement de par ses références symboliques et sciences-fictionnelles, mais surtout en ce qu’il suggère un dépassement du cadre de l’institution. L’une comme l’autre, ces deux expositions posent donc la question du rôle de l’art et de son renouveau en tant que vecteur de prises de conscience, et non simplement comme objet de pouvoir ou de valorisation sociale.
Jusqu’au 14 février.
www.microsillons.org
www.anothercupdevelopment.org
www.dismalgarden.org
www.trafo-k.at
www.gabu-wang.at
www.klat.ch
* Dominique Vachelard, Transformer L'École, utopie du quotidien, 2008, Chronique Sociale.
CENTRE D'ART CONTEMPORAIN
10, rue des Vieux-Grenadiers
CH - 1205 Genève
Ma-Di: 11-18.00
T. +41 22 329 18 42
http://www.centre.ch