Suspension immédiate — GenèveSophia Bulliard, 7 septembre 2008
Il y a les artistes prolifiques, les artistes sans œuvre et les artistes d'une œuvre.
Dionisio Alfaro est-il un artiste ? Je ne sais pas. En tous cas il trimballe avec lui depuis
des années sa masterpiece, son "Olympia", inspirée certes de celle de Manet,
mais surtout celle de Yasumasa Morimura.
Dans son cas, l'Olympia est un prétexte, une étape dans la relation
avec son modèle, ou plutôt son "co-auteur" : Diomande Namakoro, alias Nama,
devenu très vite l'alter ego de D.A., son inséparable, celui qu'on emmène
partout et qu'on présente à tous : "Nama et moi, nous nous sommes rencontrés
par accident ou/et par hasard ou/et par décision divine comme il le pense, dans
le bus 43, le vendredi 21 janvier à 14h" etc. Meilleur ami soudain, escort boy,
compagnie précieuse devenue indispensable, amour platonique et plein d'espoir,
modèle impromptu et gratuit ? C'est lui qui incarne le personnage de la prostituée
blanche allongée dans le tableau de Manet, avec ce regard si sûr de lui.
L'Olympia de D.A. et ses multiples : l'"originale" (et comment parler de l'original d'une image ?),
photographie d'environ 2mX1,20m vitrée et encadrée, sauvée de la poubelle
à plusieurs reprises, déménagements et évacuations, vendue
récemment ; la carte postale, tirée au départ à 1000 exemplaires,
elle remporte un des cinq prix décernés par le Matin Bleu dans leur concours
de l'été 2008 de la plus belle carte postale ; le caisson lumineux ,
réalisé à Planet22, sur l'invitation de Leticia Ramos, curatrice
intermédiaire entre des artistes, curateurs, galeristes. Le vernissage le 8 mai 2008 ?
Je n'y étais pas, j'étais alors à Naples, la ville des poubelles. A mon retour,
j'ai vu l'Olympia dans son caisson lumineux, au-dessus de la porte d'entrée du
22 rue de Berne, entre le restaurant chinois et le kebab libanais, dans la rue des
prostituées aux Pâquis à Genève.
Le 18 mai 2008, c'est le scandale sur le pavé : le co-auteur en question
fait décrocher l'Olympia, escorté de la police. L'affaire continuera
devant les tribunaux (pas de nouvelles à ce jour). Au fond, la colère de
Nama n'était pas claire : apparemment il n'a pas apprécié de ne
pas avoir été cité sur le carton du vernissage. Il voulait son nom
sur l'affiche. Il aurait sûrement fallu poser les termes de droit d'image et d'exploitation
plus clairement.
Au fond qu'est-ce qui est plus enviable : exposer à Art Basel devant un public averti,
ou diffuser son travail par le biais de ces petits journaux gratuits lus par des milliers
de pendulaires ? Dionisio Alfaro vit intensément : à chaque coin de rue, il
s'attend à recevoir les louanges d'un inconnu, ou le poing de Nama sur la figure.
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