JUILLET/AOÛT 2009
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AUX VOLEURS !
B : MUSÉUM D'HISTOIRE NATURELLE
EXCURSION HOMÉRIQUE

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VISITES — JUILLET/AOÛT 2009

B : muséum d'histoire naturelle — Genève
Nicola de Marchi, juillet 2009

B : muséum d'histoire naturelle,GenèveChroniques intimes en forme de blog truffées de oisives réflexions esthétiques et repérage de pratiques d’exposition inédites dans les musées de genre, et autres lieux incongrus et permanents d’art improbable.

Premier épisode : Muséum d’histoire naturelle à Genève.


PRÉAMBULE

Le climat culturel et artistique actuel en est la preuve. En art, comme dans d’autres disciplines, l’évolution, unie à l’idée de dépassement et de progrès, n’est plus. Ainsi l’incongru, l’exotique, l’inédit l’emportent sur le meilleur, le novateur et autres valeurs de dépassement jadis réservées aux œuvres dites modernes ou d’avant-garde. En prenant comme point de départ cette idée (stéréotype ?), les présentes chroniques entendent pousser la chose un peu plus loin : s’il est vrai que, faute de projets, l’art bouge de moins en moins en direction de l’avenir (lequel ?) et voyage de plus en plus individuellement, sans destination, aux frontières de lui-même, alors les dits « musées de genre » ne seraient plus des simples « curiosités », mais des lieux de relais, des oasis féconds, sur la voie vers l’original et la différence.

"Observer les autres est une activité chère aux jeunes primates."
Frans de Wals

MYSTIQUE LAIQUE

Je ne vois pas meilleure manière de commencer ce voyage dans les « musées de genre » et autres lieux incongrus d’art improbable que par la visite d’un Muséum. On ne dénombre pas les artistes contemporains influencés par ces techniques d’exposition (des tranches de requin sous formol de Damien Hirst aux installations d’Annette Messager, Delphine Gigoux-Martin, aux artistes belges Johan Muyle, de Bruckere ou Pascal Bernier, sans oublier Alexia Turlin) qui ont en commun ce rapport à la représentation de la nature par le biais des techniques de conservation, de la taxidermie et du diorama. Car le Muséum n’est pas seulement un des premiers musées que l’on visite étant enfant suivant un rituel laïque non écrit, mais aussi un des parents les plus proches de ce que fut à l’époque le lieu matriciel de toute exposition, à savoir les cabinets de curiosités.

PETITE HISTOIRE

«Muséum» (avec accent sur un terme latin qui signifiait à l’origine « bibliothèque ») est le nom souvent donné en Francophonie aux musées dédiés à l’histoire naturelle. Le premier à être recensé est cependant celui de Charleston, Caroline du Sud (1773). Quant à la zone francophone, leur fondation sera étroitement liée aux événements historiques : si le Musée national d’histoire naturelle de Paris verra le jour en 1793 sous la poussée de la révolution, à Genève, malgré la richesse des collections privées des naturalistes genevois (les cabinets de curiosité), il faudra attendre 1820, pour voir un établissement public réunir les riches collections des Saussures, Deluc, Jurine, Tingry, Chapeaurouge, Pictet, Necker et autres Boissier. Oui car l’origine des Muséums est à rechercher aux cabinets de curiosités, ces lieux d’exposition privés où, dès le 18ème siècle, les érudits collectionnaient toutes sortes d’objets, animaux, curiosités. Choses épatantes (mirabilia) retrouvés en nature (naturalia), ou fruit d’une manipulation humaine (artificialia). Ainsi, si le cabinet de curiosité peut être défini à juste titre comme l’ancêtre de tous musées, galeries ou espace d’exposition, la naissance des Muséums scelle la division entre art et science. Dorénavant à chacun son camp. L’art dans les musées. Les sciences dans les Muséums. Les bizarreries dans les foires. Et pourtant la matrice est la même : choisir, collectionner, étudier, donner à voir, exposer. Enfin, si pendant un bon moment la raison d’être des muséums a été par définition sa mission de divulgation (les Muséums naissent aussi de l’idée de mettre de l’ordre dans l’hétéroclisme des cabinets suivant les divisions du système linnéen), à l’ère des médias s’est ajoutée la fonction de séduction. Le contenant qu’était le cabinet (avec tous les aléas et les surprises qu’une visite pouvait comporter) devient sens : on construit un parcours dans ces collections et l’on multiplie les signes (explications, vulgarisation).

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VISITE

Le jour de la visite, il fait 30 degrés à l’ombre du pin parasol en face du Muséum. Le soleil cogne sur le revêtement en marbre blanc du grand bâtiment de Raymond Tschudin, l’architecte bâlois qui a gagné le concours il y a plus de 60 ans (1948) et a donné un siège définitif au Muséum : un parallélépipède en béton. Tout en longueur, recouvert de marbre blanc. L’apparence neutre de l’institution : moderne, essentielle, démocratique. Béton, linoléum, moquette, néons.
Quand on rentre la chaleur s'évapore. Passé le vestibule un large puit de lumière circulaire se découpe verticalement, façon Guggenheim de New York, à travers les trois étages en béton laissant filtrer une lumière qui plonge sur la tête d’un grand squelette : un éléphant d’Asie (fig. 1). Aux quatre coins du hall des terrariums : des serpents exotiques et la mascotte des lieux, Janus: une tortue à deux têtes née en 1997 au Muséum (héritage de ce qu’étaient les « mirabilia » des cabinets de curiosités ?). Sur la gauche partent les galeries pour un total de 10 000 m2 de surfaces d’exposition ainsi organisées : au rez-de-chaussée la « faune régionale », la « collection P. Sherek de pierres précieuses ». Au premier (redoublé d’un étage mansarde interne) « mammifères et oiseaux exotiques ». Au deuxième « amphibiens », « reptiles » et « poissons exotiques » (la partie dédiée au invertébrés est à mon grand dam, en travaux). Au troisième et quatrième étage « géologie », « minéralogie », « paléontologie » et « géologie de la Suisse » (le quatrième est aussi une sorte de mansarde intérieure). Mais ce qu’on voit, m’assure M. Moeschler (attaché de presse du Muséum), n’est que la pointe de l’iceberg. Le reste des infinies collections, accessible seulement aux chercheurs, gît dans les sous-sols du Muséum, où se trouvent aussi tous les ateliers de taxidermie et scénographie.
Quand je rentre dans un musée je prend régulièrement les expositions dans le mauvais sens, à rebrousse-poil. Le Muséum, malgré tous les efforts faits (je me rends compte à moitié de la visite des panneaux indiquant le sens à suivre), ne fait pas exception. J’enfile le couloir tombant dans ce noir ambiant. Malgré le soleil battant, pas un photon de lumière perce de l’extérieur la carapace en béton. Je tourne à droite (réflexe routier), et je tombe sur un corridor où la lumière de ces animations figées (dioramas), se découpent comme les vitrines d’une ville la nuit. Cette partie est dédiée aux oiseaux de « chez nous » : étourneaux, grives, chouettes, mésanges à longues queues, nonettes, huppés, noirs. Et c’est tout de suite un déjà-vu. Une madeleine proustienne. Comme si je connaissais déjà ce lieu.

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Les dioramas en question sont de ceux bidimensionnels. Les oiseaux empaillés sont présentés dans des positions « naturelles » (perchés sur des branches, certains audacieusement en vol) et accompagné d’un chiffre qui renvoie à la légende où sont détaillés leurs noms en vulgaire et en latin, suivant la chère et vieille division linnéenne. En toile de fond, des paysages vaguement impressionnistes, brossent le contexte dans lequel on peut trouver les différents animaux (campagne enneigée, champ ensoleillé, etc.). Donc : ici les oiseaux des champs. Là les strigidés (les rapaces à vocation nocturne genre chouettes, hiboux, etc. dans un décor évidemment nocturne). Plus loin les rapaces.
Entre nous soit dit, je suis un peu ornithologue. Enfin, de là où j’écris, à travers deux grandes fenêtres, j’ai une vue imprenable sur une faune de volatiles et leurs incessants trafics. Je me perd des heures à observer le béqueté des merles, à entendre le chant des grives, le vol poursuite des hirondelles et celui, majestueux, des buses. C’est pourquoi, spectateur privilégié, je ne peux m’empêcher d’éprouver un peu de déception à voir un exemplaire empaillé (ou « naturalisé ») de « buse variable », ainsi figé pour l’éternité, même si dans la posture la plus fière qu’il soit (fig. 2).
Les oiseaux sont largement représentés à ce rez-de-chaussée, et les dioramas s’enrichissent, dans les couloirs centraux de l’exposition, d’éléments naturels : cannaie et lumière bleutée pour les mouettes (fig. 3) ; blé et lumière jaune pour les faisans (fig. 4). Ensuite des bruits surgissent. Les mammifères locaux (sangliers, loups, chats sauvages, renards, crapauds magnifiques) sont pris sur le vif et mis en scène. Le « ouh ouh » des chouettes. le brouhaha des animaux. Dans un couloir longeant le périmètre, je tombe sur les collections de lépidoptères et une Sphinx à tête de mort attire toute mon attention de serial killer.

Au premier étage, ces mises en scène d’animaux (en fait des dioramas géants) atteignent l’apothéose : le safari. Le diorama consacré à l’Afrique est une mise en scène délirante, diablement incongrue, où la girafe côtoie le tigre ; l’éléphant brandit sa trompe sans qu’on entende son barrissement (upload.wikimedia.org), à quelques pas du lion qui ronge une antilope. On est en plein arche de Noé. C’est la salle la plus grande et haute (girafe oblige). Ici comme partout ailleurs dans le musée, on a cette impression d’aise étrange. Le béton forme une carapace à l’intérieur de laquelle se trouvent ces « mondes ». on a l’impression que tout pourrait arriver dehors, tempêtes, orages, cataclysmes, tonnerres de dieu. Il pourrait pleuvoir pour trente jours et trente nuits. On est dans le ventre d’une baleine fourrée de toutes les espèces. Une bibliothèque. Le Muséum retrouve par instants sa première acception : l’organisation du savoir, la lecture de la Nature. Car à la fin un Muséum est une grande bibliothèque où on aurait le loisir de s’y perdre, comme dans un récit de Borges. Un musée de signes où le savoir est organisé, comme dans un conte, mais qu’on peut parcourir physiquement. Une histoire qui se raconte avec des objets, des reproductions.

Cette fois le parcours est lisible. Je tombe sur un diorama subtropical : trois bradypes suspendus à des branches fictives, un puma, un oiseau à longues pattes et deux exemplaires de fourmiller (fig. 5). Je dois l’admettre : je suis fan pour la défense des animaux lents, en voie d’extinction, et tout particulièrement des édentés. Cet ordre de mammifères qui regroupe les familles des « paresseux » (bradype), des fourmillers, des tatous (ordre des cyngulata, ceux se roulent en boule) et les pangolins (du malais pang golin : celui qui s’enroule). Là j’en ai pour ma faim. J’ai été content de les voir. Comme un gamin.

EXCURSUS

Je suis en train de lire un livre intéressant : Quand les singes prennent le thé du primatologue Frans de Wals. Ses réflexions autour des termes « culture » et « nature » ne sont pas éloignées des celles concernant le nouveau climat culturel ici en question. Quelques citations : « La culture est un environnement que nous créons nous-mêmes. On ne peut donc la mettre sur le même plan que la nature… notre espèce est le produit de la sélection naturelle y compris dans ses capacités culturelles : la culture fait partie de la nature humaine. » « Il est temps d’en finir avec l’idée très répandue que l’humanité est la seule forme de vie qui soit passé de la nature à la culture – comme si un jour nous avions ouvert une porte donnant sur une vie entièrement nouvelle. Il ne fait aucun doute que l’ascension à la culture a été graduelle, procédant pas petits progrès cumulatifs. Elle n’a jamais été complète (nous n’avons nullement laissé la nature derrière nous)… »

« J’ai souvent le sentiment d’être entouré de deux sortes de gens : ceux qui acceptent d’être comparé aux animaux, ceux qui s’y refusent. Parmi mes professeurs, mes amis et mes collègues, et chez les grands philosophes, j’ai rencontré ces deux types d’attitude, et je ne sais toujours pas d’où vient la différence. Sans doute est-elle liée à une capacité d’empathie pour les animaux, mais la question n’en est que déplacée : pourquoi certains se sentent-ils liés à eux-mêmes et d’autres non ? »

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REPRISE

Suivant le parcours (parce que de parcours il s’agit) on traverse l’Asie (dromadaire, loups des steppes) pour arriver à l’Antarctique et à l’Arctique et enfin aux cétacés : les lamantins, ces mini-baleines herbivores connus sous le nom de « vaches de mer ». espèces de zeppelins d’eau douce. Une rampe d’escalier nous mène au coin méduse en verre soufflé (fig. 6), les crocodiles et tortues, les reptiles et autres amphibiens.

Quant aux derniers étages, je suis partagé : on monte dans les escaliers comme on remonte dans le passé (mystique de la science) de l’histoire de l’homme et l’aventure de la terre ne me lasse jamais, je reste froid (qui sait pour quelles raisons) face à toute une section minéralogique. Collections qui ne peuvent être que le fruit d’une mentalité kitsch à souhait.

AGNOSTIQUE DISNEYLAND

Il n’y a pas d’innocence. « les systèmes idéologiques sont des fictions » disait Roland Barthes (dans "Le plaisir du texte"). La science ne fait pas exception. Le Muséum en est le fer de lance. La narration est son système. La juxtaposition de bêtes, l’organisation, la hiérarchie (faune locale, faune mondiale, histoire de la terre) montre la perspective donnée. La pédagogie. Un Muséum est avant tout un parcours avec une finalité didactique. Peut-être qu’un Muséum impose une certaine manière de voir la nature. D’abord les bêtes sont empaillées, c’est un zoo figé… mort (l’homme domine l’animal ?). la nature y est réconfortante. Un regard urbain, métropolitain de la nature (cloisonnée dans les zoos, figée dans les dioramas). Un regard peut-être même bourgeois et pudibond (sexe animal honnis). En tout cas les bêtes ne font pas peur ici mais tous les éléments reconnu par la science y sont représentés (réalisme scientifique). Mais ce qui est marrant, c’est que dans tout ça ce qui reste ne sont pas les noms des bêtes, leur provenance, leurs habitudes (en ce sens un documentaire vu à la télé est vachement plus efficace), ce qui reste c’est quelque chose d’autre. L’acte poétique et névrotique de collectionner est lié à l’ambition de cataloguer, de cerner et fixer le vécu, le vu. Le rendre à son environnement. En ce sens une visite au Muséum est aussi une expérience poétique. Un enchantement ? une impression de confort, comme celle qu’éprouvait Holly Golightly en regardant les vitrines de Tiffany (cfr. Truman Capote). Quelque chose de purement esthétique. Ou fantastique. Ou nécromantique. Un cimetière. Des photos sculptures. Cheap Disneyland Science ? Neverland agnostique ? Les animations figées accompagnées de bandes sonores doivent paradoxalement beaucoup à l’imagination. Un paradoxe anti-cinétique (le contraire de ce que disait Godard : "le cinéma c’est la vérité 24 fois par minute"; la photo, c’est la vérité d’un instant). On a toujours l’impression d’y être déjà venu, au Muséum. Comme dans une messe. Quelque chose d’ancré en nous, d’ancestral. Tout à l’opposé du cabinet de curiosité, ici on sait ce à quoi on va à l’encontre. Ainsi si le charme du cabinet réside dans la richesse la variété et l’inattendue, c’est dans l’ordre apparent que demeure celui du Muséum.


 
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