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MÉDIATION — AVRIL 2009

Mémoires de l'avenir ou l'avenir des mémoires ? — Genève
Teresa Maranzano, 1er avril 2009

Mémoires de l'avenir ou l'avenir des mémoires ?,GenèveLe Musée d'Ethnographie Genève traverse une période charnière. Après le bref passage à la direction de Jacques Haynard, qui a pris sa retraite en ce début d'année, c’est à l’africaniste Boris Wastiau de prendre la relève du musée et d’assurer la transition vers un nouvel aménagement de ses espaces.
Tournée la page de la place Sturm (le projet pour un nouveau musée refusé par le peuple genevois) une extension du bâtiment de Carl-Vogt est prévue sous la houlette des architectes Graber Pulver : nouvel accueil du public et une série de salles modulables au sous-sol qui représentent, au dire du jury, une véritable "machine à exposition". Un complément indispensable aux scénographies toujours plus sophistiquées dont l'ethnographie se sert aujourd’hui pour déployer son discours.

C’est justement autours du nouveau discours muséographique qui accompagnera la définition des espaces et le réaménagement des collections que le questionnement foisonne entre la direction et la Société des Amis du Musée (SAMEG). Eu égard à la pluralité des réponses possibles, ils ont co-organisé un cycle de conférences en forme d’interrogation : "Partage de culture ?".
Si l’idée de partage s’explique facilement par l’envie de créer un consensus interne dans l’équipe du musée ainsi que du côté du public et des citoyens, la question centrale, à savoir celle des cultures à véhiculer à travers le dispositif muséographique, demeure ouverte : comment faire entrer en relation les objets cultu(r)els anciens et contemporains des pays lointains, qui sont au cœur des collections du MEG, avec ceux qui sont le produit des différentes cultures et sociétés dont Genève représente une véritable mosaïque ?

La première rencontre en octobre 2008 avec Michel Côté, directeur du musée des Confluences à Lyon, a été l’occasion de se confronter à un projet de grandes ambitions, autant du point de vue architectural que des contenus. La conversion de l’ancien Musée d’histoire naturelle en Musée des sciences et sociétés prévoit la création d’un nouveau bâtiment hyper high-tech qui abritera dix salles d’expositions. Sa nouvelle mission sera de susciter le débat et apporter des éclairages sur les questions propres à la modernité.
Comme son nom l’indique, il verra le jour à la confluence entre la Saône et le Rhône, un équivalent topographique et symbolique à notre Jonction genevoise, comme quelqu’un l’a rappelé. Drôle de coïencidence, quand on sait que l’Etat de Genève projette de créer un pôle scientifique et culturel à la confluence du Rhône et de l’Arve. On parle de "CERN du XXIe siècle" et d’un musée Guggenheim qui devrait voir le jour d’ici 2015 (1). Mais pour l’instant, ce projet demeure à l’état de projet.

Quant à la présentation d’Alban Bensa, directeur d’études à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales de Paris, invité le 11 mars dernier à exposer les étapes de la réalisation du Centre Culturel Tjibaou en Nouvelle-Calédonie, elle nous a mis en garde en montrant à quoi un musée d’ethnographie ne devrait pas ressembler : un objet esthétique vide signé par un énième "starchitecte", un symbole de la grandeur et de la magnanimité post-colonialiste occidentale (en l’occurrence, la France de Mitterrand), une occasion manquée de produire un véritable élan culturel et de contribuer à une prise de conscience identitaire de la part de la minorité sociale visée.
Construit par exemple à la fin des années 90 dans le but de mettre en valeur les spécificités culturelles de la population kanak, le musée de Renzo Piano s’inspire dans les formes aux habitations locales, traduites à l’échelle monumentale, avec les plus hauts standards écologiques et technologiques. Alban Bensa a suivi l’architecte dans les différentes phases de définition du projet, en jouant le rôle d’intermédiaire entre celui-ci et l’agence du développement de la culture kanak. En tant qu’ethnologue spécialisé dans l’histoire de l’île, il était bien placé pour répondre aux exigences des uns et des autres. Toutefois, tout au long de la conférence, l’idée se profile que les Kanaks ne savent que faire d’un centre culturel importé de l’Occident, pour lequel ils éprouvent une certaine méfiance voire de l’hostilité. À fur et à mesure que le bâtiment prend forme, ils construisent des maisons tout autour comme pour renforcer leur propre territoire contre une présence envahissante. Et si on s’adresse à l’agence pour savoir en quoi consiste l’identité kanak, la réponse est : "demandez à l’ethnologue". Bref, le centre se construit sans que la question de sa destination soit résolue, ni même posée (2).

Si pour Renzo Piano, le Centre de Tjibaou représentait "une mémoire pour l’avenir", on peut aussi se poser la question de l’avenir des mémoires. Comment mettre à jour le patrimoine qui compose les collections d’un musée ? C’est un des défis auquel est confronté le MEG aujourd’hui : inventer une vision muséographique qui soit ancrée dans l’histoire tout en étant susceptible de saisir les enjeux du présent.
En proposant dans ses salles une exposition sur le pouvoir d’enchantement des masques et des sculptures africaines ("Medusa en Afrique"), Boris Wastiau préfère garder un certain romantisme. Le Musée Barbier-Mueller lui fait écho en ce moment avec un précieux ensemble de "Terres cuites africaines" (3), pendant que la Fondation Beyeler relance à son tour avec "La magie des images. L’Afrique, l’Océanie et l’art moderne".
En rappelant au passage que la collection Pigozzi, une des plus importantes collections d’art africain contemporain au monde, repose au Port Franc de Genève dans l’attente de trouver un siège convenable, on remarquera que certains artistes comme Kara Walker ou Yinka Shonibare, ont su prendre position par rapport au colonialisme culturel propre aux pays occidentaux, et non sans un certain humour.
Dès lors, on serait tenté de préférer un musée d’ethnographie pauvre du point de vue des collections et par conséquent "forcé" de s’adresser au présent, comme ce fut le cas de celui de Neuchâtel sous les années Haynard.

Par ailleurs, le MEG propose en même temps deux autres expositions plus d’actualité : "L’air du temps" et "Hors-jeu", et c’est dans les annexes à Conches qu’on retrouvera au mois d’octobre prochain, dans l’exposition sur l’iconographie soviétique qui se prépare par les bons soins d’Alexandra Schüssler, l’application d’un concept original mariant démarche anthropologique et art contemporain (4).

Le troisième volet du cycle de conférence "Partage de culture" est prévu le 10 juin prochain avec la participation de Krzysztof Pomian, Directeur Académique du Musée de l’Europe à Bruxelles, qui interviendra sur : "Qu'est-ce qui fait le succès d'un musée?". Bonne question s’il en est.


NOTES:
(1) Tribune de Genève, 27/11/2008. Voir aussi : le dossier Arts Visuels par Florence Grivel : Sauvez l’Usine Kugler ! www.rsr.ch/espace-2/dare-dare
(2) Pour écouter les deux conférences : www.ville-ge.ch
(3) Cfr. Arnaud Robert, Enquête : en remontant la filière des trésors de l’art africain. Dossier du samedi culturel. Le Temps, 21/3/2009.
(4) Voir à ce sujet : Samuel Schellenberg, Alexandra Schüssler : "Trans-Europ-Express", Le Courrier, 31/1/2009.

* Yinka Shonibare, « Sir Foster Cunliffe. Playing » (détail), 2007


MEG Carl-Vogt
65, boulevard Carl-Vogt
CH - 1205 Genève
Ma-Di: 10-17h
T. +41(0)22 418 45 50
http://www.ville-geneve.ch/meg


 
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