La "chapelle de l'ONU" (III) — Genève
Sophia Bulliard, 12 novembre 2008

Daté.es a rencontré cet été 2008 un ancien assistant de Barcelo, qui a travaillé de septembre à décembre 2007 sous la coupole, à l’ONU à Genève ; cette personne a tenu à garder l’anonymat, pour des raisons techniquement personnelles.


Photo : http://aublanc.typepad.fr/michel

Les conditions de travail
« J’ai travaillé quelques temps pour Barcelo, pendant l’automne 2007. (...) Ce qui valait le coup, c’était la bouffe. On mangeait comme des princes ! La cafet’ de l’ONU, franchement, elle vaut le détour. Des buffets, plusieurs plats du jour, un stand grill, tout, et au moment de passer à la caisse, tu disais : « salle vingt », et là c’était comme « sésame ouvre-toi », la caissière cochait, et tu passais, et elle te donnait un bon pour le café. La restauration, oui, ça, on s’est bien restauré ! Pour ça, on était gâté, même que deux fois par semaine, un masseur venait pour l’équipe, parce que tu comprends, travailler au plafond, ça fait mal au dos. Donc on avait droit à 20 minutes avec Fabrice, deux fois par semaine, le type genre hétéro body-buildé, ancien coach pour des stars, originaire de Lyon. D’abord il nous faisait faire des exercices, des étirements, après il nous massait. Après ça on remonte tout pimpant sous la coupole, on appelle le suivant pour Fabrice. À la longue, même de ça, les massages, les assistants, ils en étaient blasés ; la plupart y allait de moins en moins.
En fait c’était un peu ambiance « Truman Show », ce chantier: tout a l’air chouette, l’ambiance est cool, le salaire est pas mal, on mange bien, il y a de l’argent pour tout, c’est un gros truc, l’artiste c’est une superstar. On fait ses commentaires à la cafet’, il y a le rituel du café le matin et après manger à midi, tout le monde est sympa, mais rien ne se passe, rien. Rien n’est vraiment clair, il n’a pas de directives, les livraisons tardent, tout traîne, chacun bricole, on piétine, on entend des rumeurs et on lance des interprétations, mais rien ne se passe et absolument rien ne laisse présager une évolution positive. »

L’équipe
« On était toute une équipe, une grosse vingtaine de personnes, à travailler sur le chantier, quand même un peu en deux camps distincts, en deux groupes linguistiques en tout cas : les Francophones d’un côté, Français et Suisses, et les Espagnols, les Hispanophones de l’autre.
Le premier assistant de Barcelo, celui qui était « responsable » du chantier, c’était Michel Bertrand, un Français, la cinquantaine, excellent technicien, spécialiste en édition, linogravure, peinture, en tout. Après il y avait donc comme assistants tout son réseau à lui, ses anciens étudiants, comme il a enseigné dans plusieurs écoles d’art en France ; donc eux ils étaient une petite dizaine, de Marseille, de Paris, de Nîmes (...) Il y avait aussi quelques Suisses, des locaux, qui ont été castés au début de l’été ; ils devaient être six ou sept, mais en fait, ils n’ont été que trois ou quatre, par « restriction de budget » paraît-il.
Les Espagnols, il y en avait toute une clique : Eudal, spécialiste en grottes, en Préhistoire. Intarissable sur Lascaux. Il était censé donner son avis d’expert, et de gérer l’intendance ; je l’ai rarement vu faire quelque chose, en tous cas, quelque chose de réellement utile, à part faire la liste de massage ; en tous cas, totalement dévoué à Barcelo. Le caméraman attitré de Barcelo, Agosti, et son équipe, trois ou quatre filles, dont une Basque. Et puis il y avait les assistants directs de Barcelo, Fernando et Paco, la bonne trentaine, eux, ils travaillaient surtout en bas dans le coin atelier perso de Barcelo, sous l’échafaudage ; eux, ils sont associés, ils ont une entreprise de restauration d’art en Espagne. Et puis il y a Toni. Officiellement, c’est le cuisinier perso de Barcelo ; en réalité, il suit le maître partout, quand il y a Barcelo, tu peux être sûr qu’ il y a Toni ; c’est son bras droit, ou plutôt son homme de compagnie. Je sais en tous cas qu’il était payé au même tarif que tout assistant du chantier, soit 3000 euros par mois.
Ce qui est drôle, c’est que chaque poste-clé était doublé par un Espagnol, si possible incompétent en la matière : il y a l’architecte suisse, et l’architecte espagnol ; le responsable suisse, et l’espagnol ; Michel et Eudal. Etc. Hallucinant. Il y a là-dedans quelque chose qui tient du nationalisme, presque du franquisme. (…)
Il y avait aussi tous ces gens qui gravitaient autour de Barcelo, qui étaient là de temps en temps, sa cour, ses « amis », un écrivain guatémaltèque, un millionnaire, la femme de Barcelo, sa fille, une copine à sa fille, sa maîtresse, son « attachée de presse », son « assistante », une « copine à lui », Joana, une Uruguayenne fortunée qui se mettait en bleu sous la coupole, mais bon, plutôt pour faire l’œil de Moscou, ou l’œil de Majorque, qu’autre chose. (…)
Ce qui était marrant, c’était de voir le positionnement progressif de toutes ces personnes, directement impliquées dans le processus de fabrication de l’oeuvre : c’est comme dans un village, où chacun a son rôle, sa place.
Aussi cette hiérarchie subtile insidieuse, qui fait qu’untel est important car plus proche du maître, ou celui-là est la vedette d’un jour car il a trouvé une technique, ou un bon mot, ou une idée. »

L’entourage
« Toute cette nébuleuse autour de ce chantier, tous ces gens qui passaient sous la coupole en marchant sur des coulées de pâte, dont des représentants de la mission d’Espagne, son attaché, nommé Sensual, souvent accompagné ; les visites officielles, de gens dont on ne savait pas trop, s’ils sont du gouvernement espagnol, de la couronne espagnole, ou si ce sont des sponsors, des représentants des multinationales, ou d’ONUart.
Il y avait aussi tout l’aspect technique , des fournisseurs, des spécialistes qui étaient mandatés ; j’imagine qu’on leur paie le voyage pour venir sur le chantier. Un jour des spécialistes des résines, des représentants de Dupont de Nemours sont venus. Ils ont expliqué pourquoi l’utilisation des résines est impossible : qu’il fallait les chauffer à 150° pour l’adhésion à la coupole ; que la peinture n’adhère pas dessus ; qu’en cas d’incendie, c’est très toxique et ça ne répond pas aux normes de l’ONU. Mais l’idée des résines plaisait beaucoup à Barcelo. C’en était presque une idée fixe. Comme un caprice d’enfant. On comprenait vaguement, à notre niveau, qu’il y avait des pressions, des discussions, des intérêts différents, voire divergents, et on se rendait compte finalement que ce dont il s’agissait vraiment, c’était des jeux de pouvoirs sordides. »

L’artiste
« Finalement, Barcelo, on l’a assez peu vu. Aussi il était souvent en voyage pour recevoir des prix ou autres, à New York, au Japon ; de toute façon même s’il était à Genève, on passait notre temps à l’attendre. Beckett, total ! alors on s’occupe : « tiens, il veut des stalactites, et si j’essayais ça ? » Un deuxième arrive : « ah, c’est pas mal ce que tu fais ! je vais t’aider ! ». Et les journées passent en bricolant à droite, à gauche.(...)
Il a installé son atelier dans une salle du premier étage (en fait le rez-de-chaussée du chantier), on apercevait par la porte dérobée des aquarelles étalées sur des tables, des aquarelles avec des chevaux, type scènes mythologiques… Alors il faudra m’expliquer ce que les chevaux ont à voir là-dedans, dans cette affaire de coupole et de stalactites ! (…) Ce qu’il y a de terrible avec Barcelo, c’est qu’on ne peut pas parler avec lui, on ne peut pas avoir des arguments intellectuels avec lui. Il n’écoute pas. Il n’entend pas.
Il passe une ou deux fois par semaine sur le chantier, escorté de son cameraman qui filme ses moindres gestes ; alors, il arrive, il prend un outil, souvent le pistolet (à projeter), le plus drôle, c’est quand il arrive en costume, avec le costume qu’il a fait faire pour toute l’équipe, sur mesure, et que personne n’a jamais porté. »

 
Référence : http://xn--dat-dma.es/objects/GENEVE/MIQUEL-BARCELO-CHAPELLE-ONU-III/SOPHIA-BULLIARD/article-19.html
DATÉ est une association à but non-lucratif ; tous les textes publiés sont déposés sous licence Creative Commons "by-sa".

Creative Commons License



NOVEMBRE 2008
éditorial et brèves

___

Sylvie Fleury au MAMCO
Ouverture de SLLAB
Fermeture d'Artamis
La chapelle de l'ONU (III)
Scène suisse à Paris
Bourses Simon I. Patino 2008
La Collection Bretanique
Editions ZULMA
___

version imprimable