NOVEMBRE 2009
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NECROLOGIE — NOVEMBRE 2009

La nuit dans la forêt — Morges
Jean-Marie Reynier, 30 octobre 2009

Faut lire du Chessex ! Voila ce qui est placardé dans tous les journaux depuis son décès. Fallait le lire avant.
Voilà que maintenant une œuvre est finie. Et personne ne saura comment elle aurait pu encore évoluer. Jacques est décédé subitement, sur scène, comme un gladiateur qui perdant de toute sa splendeur s’écrase au sol, sans vie. Comme un toréador balancé tel un pantin sur le sable de l’arène. Le dernier coup de grâce lui fut asséné par un médecin, même.
Peu sont ceux qui admettent la difficulté rencontrée dans les relations avec lui. Tous deviennent lentement ses amis qui maintenant se couvrent d’honneurs avec ses cendres. Tous sont les meilleurs amis de celui qui a peint les visages des mots avec le hâchoir et le plus fin des scalpels en même temps. Qui sortait le revolver sur la culture de masse, celle des dieux et celle su sexe. Enfin le crâne de Sade et les mains d’un pasteur sont décrits dans un seul mot qu’il l’aura torturé jusqu’en mourir, le mot, point final d’une ligne finie en mort.

Lire Chessex est complexe, dur, érotisé, le crayon planté tel une verge dans le sexe de littérature. Un sexe languissant frénétique sous les répartitions des paroles. Une super production de nouveaux sens.
L’assassin de Jacques n’est pas ce petit médecin qui l’a interpellé pendant la conférence, mais la sottise même. On ne peut rien contre la sottise. Elle tue. Elle tue plus que la faim. Et cette faim habitait Jacques depuis toujours. Une faim qui se revendique divine, qui part d’un vagin vers le ciel, telle une odeur agréable… telle une offrande au plus grands des pervers qui est aux cieux. Une main posée dans l’humidité des origines et l’autre à la plume.

J’ai eu l’occasion de rencontrer Jacques il y a six ans, quelque café échangé avec des mots. Par la suite le contact s’est posé, mais je recevais régulièrement des publications dans ma boîte aux lettres, toujours ornées d’un petit mot au feutre noir… Une boîte aux lettres qui seule devenait réceptacle de doutes, de fantasmes, de paroles… Cette boîte n’est plus.
Il y a un an maintenant Jacques prenait ses appartements à Lausanne, pas trop loin du refuge de Ropraz et pas loin non plus de Paris, à l’étage d’en haut de mon ami Manuel Müller, sculpteur français exilé chez les Vaudois.
Les éditions Notari de Genève, en la personne de Luca Notari ont proposé aux deux artistes de travailler au format d’une autre publication précédente, celle de la Chasse au Snark de Lewis Carrol, et ils ont accepté. Un livre objet entier, petit format, élégant, secret, petit tirage… Intime et familial. Le décès de Jacques est arrivé au terme de cette année de travail, entre réunions, messages, coup de fil, discussions avec les sculptures de Manuel et les mots de l’ogre… Des mots savants, perforants, comme les regards clairs lancées sur le bois polychromes de Manuel. On se réjouissait tous des prochaines collaborations, des projets d’expositions, des mots non finis, on voulait tous voir ce livre enfin entre nos mains… Mais il est mort.

Les mots sont importants, dangereux, fulminants, et ils nous traînent dans des interdits moralisants et systématiques. Les mots sont doux dans le petit grand texte qui détourne l’universel pour adoucir et rendre hommage aux couleurs de Manuel. Rien n’y était oublié. Chaque virgule, chaque signe, chaque image ont pris la force d’une vie.
Ce livre sortira le 12 novembre, à l’occasion du vernissage des sculptures de Manuel à Arts et Lettres, à Vevey. On avait organisé une séance de signatures communes lors de cette soirée, Manuel signera pour deux. C’est maintenant son livre, il le devient de plus en plus. Un livre à quatre mains, mains de sculpteurs, mains de poètes, mains d’amis.

Je voudrais exprimer ici une grande pensée à Jacques, et à sa compagne Sandrine ainsi qu’à ses fils… Merci à vous et continuons à lire Chessex l’écrivain, à lire son écriture sculptée, abrupte, douce et faite de fissures. Tel un bois, telle une forêt. Et fuyons la bêtise, qui ne peut être résumée en une seule personne, mais qui nous entoure, dans l’espoir de nous saisir en un moment de faiblesse. Tel Goya le disait : « le sommeil de la raison produit des monstres »…

J’attends encore des mots dans ma boîte aux lettres…

Adieu Jacques.


 
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