FLASH BACKS — MARS/AVRIL 2010
Lopin de terre — GenèveFabienne Radi, Avril 2010
De Jean-François Millet à Didier Marcel en passant par Woody Allen, réflexions sur le «lopin de terre» à la sortie d’une exposition qui entame son parcours par un segment de labours.
Comme au Festival de Cannes, l’exposition
Climax Redux commence par une montée des marches qui nous amène devant un écran noir. Certes, les escaliers sont étroits et en fer, il n’y a pas de flash ni de robes en lamé Dolce & Gabbana et de surcroît l’écran n’est pas plat : c’est un morceau de terre labourée qu’on a découpé - un peu comme une gigantesque part de pizza carbonisée - pour le coller au mur. L’œuvre est signée Didier Marcel, elle inaugure l’exposition avec une frontalité d’autant plus brutale qu’il est impossible de reculer (cf. les fameux escaliers) et fait songer, pour filer la métaphore cinématographique, en une version agricole et horizontale du monolithe de
2001 l’Odyssée de l’Espace. Comme nos cousins les singes chez Stanley, on est scotché par ce
monument en humus (1) catapulté sur les parois du BAC qui semble nous rappeler que, si le ciel ne nous est pas encore tombé sur la tête, le sol, lui, ne va peut-être pas se priver de nous engloutir. On n’ose d’ailleurs pas trop s’approcher des sillons du labour de peur d’être happé par une main de mort-vivant qui traînerait par là.
Didier Marcel est un digne successeur de Jean-François Millet - peintre et chantre de la paysannerie du 19e — qui n’aurait pas oublié de regarder Tex Avery et Woody Allen. Du premier, il a renversé la perspective :
Le Semeur, Les Glâneuses, Les Botteleurs, La Bergère regardaient le sol de haut en bas, mesurant par leur corps la force de gravité inhérente aux activités rurales de l’époque. Non seulement la terre est basse pour ceux qui en vivent, mais elle s’étend à perte de vue. Détachée de son soubassement original et mise à la verticale par Marcel, elle apparaît soudain comme un trophée naturalisé, à l’instar d’une tête de cerf empaillée. La revanche du semeur sur le chasseur ? Basculé de 90 degrés, le lopin de terre ne glorifie plus l’esthétique de la paysannerie mais acquiert une inquiétante étrangeté par sa verticalité, transformant notamment l’expérience de la vision en chute libre en un phénomène déroutant que les amateurs de
cartoons connaissent bien : on ne tombe plus
par terre, c’est la terre qui vous fonce soudain dessus ! Dans les dessins animés de Tex Avery, le héros met en outre quelques secondes pour saisir qu’il est dans le vide avant de commencer à dégringoler. Face au labour de Didier Marcel, on a un peu la vision de Bugs Bunny au moment où il réalise qu’il va brutalement embrasser le plancher des vaches.
Heureusement pour elle,
la terre n’a pas seulement été
vue du ciel par des photographes de calendriers comme Yann-Arthus Bertrand. Dans le film
Powers of Ten commandé par IBM en 1977, Charles et Ray Eames propose un voyage entre l’infiniment petit et l’infiniment grand en 9 minutes. La caméra s’éloigne verticalement au-dessus d’un couple couché sur un carré d’herbe à New York : toutes les 10 secondes, le champ de vision s’agrandit à la puissance de 10. La distance croît sans que l’on sache si c’est la terre qui s’éloigne du spectateur ou le spectateur qui s’élève dans le ciel. Il n’y a
pas de point de repère, comme dans la fameuse expérience des trains quittant la gare
(2). La frontalité associée à l’épaisseur de la tranche de labours de Didier Marcel crée cette même confusion. Alors qu’elle est totalement immobile, on ne cesse d’avoir le vertige devant elle et ceci
dans les deux directions. L’angoisse qu’elle nous arrive dessus couplée à la peur d’être aspiré par elle. Grand Seigneur du climax (ça va de paire avec
Maître du suspense), Alfred Hitchcock savait très bien jouer de cette double sensation. Pour
Vertigo (1958), il a même inventé la technique du
travelling arrière/ zoom avant : la caméra recule en même temps qu’elle zoome, déclenchant alors le vertige dans les deux sens lorsque James Stewart se penche dans la cage d’escalier du clocher. Le relief profondément accidenté de la pièce de Didier Marcel opère dans le même ordre d’idée : à un moment donné les vides deviennent des pleins et vice versa ; pour peu qu’il ferme un œil, le spectateur se met à vaciller.
Venons-en au
lopin comme
portion congrue d’espace par le biais de Woody Allen. Dans un film de 1975 intitulé
Love & Death (3) qui pastiche
Guerre et Paix de Tolstoï, son personnage traverse les guerres napoléoniennes en Russie avant d’hériter d’un
lopin de terre qui s’avérera être une ridicule motte d’herbes que ses ancêtres se sont transmis de génération en génération. Cet échantillon spatial qui lui tient lieu de patrimoine familial, semble d’autant plus dérisoire qu’on vient de voir le pauvre Boris Grushenko (Allen) patauger dans la boue sur d’immenses champs de bataille. Comme dans le film des Eames, mais sur un autre registre, tout est question d’
échelles (4). Idem chez Marcel. Après un premier effet
coup de poing, ses labours découpés dégagent eux aussi une sorte de mélancolie mêlée de loufoquerie qui doit beaucoup à la taille relative de l’œuvre : énorme à la verticale quand elle fait face au spectateur, dérisoire si on devait la traverser à l’horizontale en tracteur. Comme dans
God’s little Acre (5), un bout de terre c’est à la fois immense et minuscule.
Dans une exposition qu’il faut évidemment aller voir pour toutes les autres pièces formidables que sa commissaire Evelyne Notter a agencées avec intelligence et finesse, le lopin de terre de Didier Marcel s’impose comme un trou noir qui ne cesse de se remplir.
CLIMAX REDVX
Jusqu’au 25 avril 2010, BAC / Bâtiment d’art contemporain
www.climax-curating.ch
* Photos :
Le Semeur, Jean-François Millet, 1851
Love and Death, Woody Allen, 1975
Sans Titre (labours), Didier Marcel, 2006-2007
NOTES
(1) La pièce est en fait un moulage en résine d’un véritable labour. A noter qu’en face d’elle est accroché un rectangle noir réfrigéré à 12 degrés de Philippe Rahm qui absorbe la chaleur radiante : effet de miroir entre un monolithe agricole accidenté et un monolithe technologique lisse (bien qu’un monolithe soit par définition en pierre…).
(2) Effet visuel lorsqu’on n’arrive plus à distinguer si c’est notre train ou le train voisin qui se déplace.
(3) Hasard ou nécessité (?), dans l’exposition Climax Redux, l’œuvre qui jouxte la pièce de Didier Marcel est une vidéo d’Adrien Missika intitulée Love to Death !
(4) Climax signifie d’ailleurs échelle en grec.
(5) Le Petit Arpent du Bon Dieu, un film de Anthony Man (1958) d’après un livre de Erskine Caldwell (1933) qui raconte l’histoire d’un fermier du Sud, Ty Ty, qui s’apauvrit en cherchant de l’or dans son champ au lieu de le cultiver
BAC
10, rue des Vieux-Grenadiers
CH - 1205 Genève