BIENNALES & FESTIVALS — MAI 2009Europ'Art — Genève
Sandy Vuillaume, 10 mai 2009Sur les terrasses genevoises, l’art est un peu d’être au courant de tout, même quand on ne sait pas vraiment de quoi on parle. C’est qu’on est un village. On s’étire sous les parasols, en sirotant un espresso. Ça tombe bien : à Europ’Art aussi, on avait sorti les parasols… Accrochés têtes en bas - sans doute pour nous protéger des vilains halogènes du plafond de Palexpo - on ne sait pas trop ce qui va nous tomber sur le coin de la figure. Heureusement, on devine l’installation solide. L’espace Lounge qui marque l’entrée de la foire est même cosy, rassurant, presque un brin trop confortable à mon goût, mais convivial.
J’en suis repartie sans bobo, mais pleine de questions. Qui méritaient réponses. Parce que Daté aime bien savoir de quoi on parle.
Europ’Art, le nom vous dit quelque chose, mais vous ne savez plus très bien ? Le Salon International d’Art de Genève, qui s’est tenu à Palexpo du 22 au 26 avril en est pourtant à sa 18ème édition. Aucune excuse donc, pour ne pas savoir de quoi il retourne. Surtout qu’il s’inscrit dans les mêmes dates que le Salon du Livre, avec qui il partage l’affiche. Et justement... La vedette : c’est bien le Salon du Livre. Quand j’arrive ce mercredi de vernissage dans l’espace d’Europ’Art, en début de soirée, je cherche le public, et ne le vois pas. J’aperçois Steve Iuncker à la Galerie Krisal, Jacques Hainard se promenant de-ci de-là, des collectionneurs et/ou acteurs de la scène culturelle genevoise. Quid des quidams ?
Si la fréquentation allait en augmentant selon les communiqués de presse du temps de Patrick Barer, la foire d’art semble jusqu’ici avoir de la peine à décoller. Europ’Art se veut rattachée à un événement attirant une masse populaire, et est originellement conçue pour offrir à l’amateur d’art un moyen de se procurer des œuvres à des prix abordables. Se positionnant comme une foire commerciale, non discriminante, ouverte sur des productions artistiques à la fois locales et internationales, et qui pratiquait jusqu’à il y a peu une sélection allant de l’art à l’artisanat.
Si à force de persévérance, le salon genevois a affirmé sa présence, le succès public n’est jamais vraiment arrivé. Difficile d’exister au milieu d’autres manifestations comme celle de Bâle, de Bruxelles ou d’ailleurs, et d’attirer un public de plus en plus exigeant et qui dans le même temps, ne possède pas toujours les clés de lecture... du niveau qu’il exige. Peu importe. Ça n’a jamais été la position d’ Europ’Art, qui se voulait d’abord un marché sans prétention, mais de qualité. Et pourtant...
Nouvelle identité graphique, catalogue rose flashy et typo bâton, (le tout conceptualisé par Roger Pfund, nouveau directeur du nouveau comité), il souffle un vent nouveau sur cette édition. Composé entre autres de Christoph Bollmann à la direction artistique, le comité d’experts compte aussi un architecte, preuve du souci d’un panel de compétences étendues. Même Jacques Hainard, directeur du Musée d’Ethnographie de Genève, y figure. L’année 2009, l’année du neuf... ?
D’après les dires mêmes des exposants, le style de cette année rompt clairement avec le passé. Et c’est vrai, tout semble avoir été pensé pour placer le spectateur au cœur d’un espace "tendance" et confort. Pas de distance ni de froideur excessives, le ton est donné sur le mode du luxe et de l’intimité : allées larges, moquette amortissante gris anthracite, panneaux blancs, éclairage discret. Le style à la fois dépouillé et intimiste des lieux, comme l’accrochage général démontrent une volonté de style art contemporain, telle qu’on l’entend dans la mouvance actuelle. Un tournant confirmé par les propos tenus à la fois par Claude Membrez, directeur général de Geneva Palexpo, et Patrice Mugny, à la tête du département de la culture de la Ville de Genève :
« [...] Cette 18ème édition d’Europ’Art est placée sous le signe du renouveau, sans pour autant renier les bases d’un concept original couronné de succès depuis 1992, favorisant l’ouverture, la créativité et l’échange [...] » (C. M)
« [...] arrivée à maturité cette année, la manifestation, même si elle a fait ses preuves, décide de prendre un tournant, avec une nouvelle direction, une nouvelle équipe pour servir de nouvelles ambitions [...] ». (P.M.)
Mais si c’est pour opérer une telle rupture, dans ce cas pourquoi ne pas exister à part entière, et assumer ces nouvelles ambitions, en se détachant complètement du Salon du Livre ? Ou au contraire, Europ’Art n’a-t-il pas raté son public, n’aurait-il pas dû aller jusqu’au bout et, dans une configuration similaire, s’implanter directement dans le Salon du Livre – en jouant pourquoi pas sur les multiples et l’édition d’art ?
Et puis, quelle place pour un salon de ce type quand il existe en Suisse l’ hypermarché des collectionneurs dits « avertis » (je pense à Bâle). Genève serait-elle en train, encore une fois, de se regarder le nombril ?
Il n’en fallait pas plus pour passer un coup de fil à Christoph Bollmann, afin d’obtenir quelques éclaircissements quant à ces paradoxes sentis. Des explications qui arrivent certainement à point nommé, dans cette année charnière pour le salon genevois.
En premier lieu, Palexpo offre des avantages pratiques importants :
Sa situation géographique, à proximité de l’aéroport et de l’autoroute, lui confère de facto un caractère international. Quant à la structure même de Palexpo, elle permet un débarquement facilité des œuvres. A l’intérieur de l’enceinte de la foire et grâce à un accès de plein pied, il y a largement de quoi stocker et déplacer le matériel sans se fatiguer. Des atouts de choix sur lesquels Europ’Art peut se reposer, sachant que ces critères se révèlent parfois décisifs dans le choix d’un galeriste, surtout quand il vient de loin.
Et c’est le cas à Europ’Art, puisque le salon affiche des productions venant tant de Séoul, que de Milan ou d’Allemagne. 50 galeries environ représentant au total plus de 200 artistes.
Plus globalement, aux yeux du nouveau directeur artistique, « Genève est une ville qui mérite d’avoir un rayonnement culturel, et ce, notamment sur sa capacité à attirer des exposants venants de tous horizons. Une foire de l’art est avant tout une plateforme d’échange, l’idée étant de servir au mieux la mise en relation possible entre des publics choisis. C’est à dire d’une part, entre les amateurs et les collectionneurs d’un côté, et les exposants de l’autre, et d’autre part, en favorisant les contacts et la création d’un réseau. Si le collectionneur est au rendez vous, l’exposant se montrera dynamique. Plus on arrivera à monter en prestige, plus on aura un effet de signature qualitatif. L’objectif restant que chacun puisse trouver l’œuvre avec laquelle il repartira, et avec laquelle il aura envie de partager son intimité ».
A la problématique de la concomitance des dates avec le salon du Livre, C. Bollmann confirme qu’il s’agit de « questions en chantier ». « Ce sont des décisions stratégiques, et il existe plusieurs scénarios possibles [...] Si l’on part de la théorie des ensembles, on peut imaginer que le public du Salon du Livre est assez curieux et ouvert pour être prêt à faire une expérience différente [...] On a conservé une passerelle qui permettait aux gens de se déplacer entre les deux espaces. Mais c’est d’abord le bouche à oreilles qui fait le succès d’une manifestation ».
Or il semble que l’expérience faite par les exposants d’Europ’Art les années précédentes, concernant la fréquentation du public et le succès des ventes, allaient dans le sens de l’insatisfaction. Bien que consciente des problématiques, et de ce choix de simultanéité, la nouvelle équipe a donc opté pour « communiquer fort » autour du nom actuel, revenir à un choix plus sélectif des exposants tout en conservant l’esprit d’ouverture de départ, et mettre son énergie dans une nouvelle mise en scène de la surface disponible.
« Auparavant, l’ambition était de louer le plus d’espaces possibles, en multipliant les exposants comme des noix sur un bâton. On y trouvait toutes sortes de choses, qui finissaient par s’exclure les unes les autres. Il y manquait une architecture, on finissait par en perdre le centre d’intérêt. Cela devenait une marche forcée entre des stands à l’enfilade. Il fallait repenser le corps du visiteur par rapport aux œuvres. [...] Tout en gardant une certaine diversité dans le choix des oeuvres, et bien qu’on soit tributaire des gens qui veulent bien exposer, l’ambition était de reconstruire une certaine confiance, une certaine identité, avec une certaine exigence ».
C’est là certainement la réussite la plus visible de cette édition : la circulation dans l’espace.
Y Déambuler est plaisant et facile. On passe d’un stand à l’autre sans ennui, on découvre les galeries coréennes avec une pointe de fierté (on a ça, ici !), on scotche devant les trop rares photos de Jan Saudek, et on (re-)découvre Etienne Dumont, qui n’en finit plus de s’exposer chez Krisal. Le tout de manière fluide. Personne n’apparaît ghetto-isé, même si la place laissée à la photographie semble (trop ?) conséquente. On le sait : les photographies, en général, se vendent assez bien sur ce type de marché.
Il reste des “saillies visuelles”, probablement parce qu’il est difficile de mélanger des galeristes à la limite de l’innovation (notamment du côté des coréens), et certains artistes indépendants locaux, usant de techniques plus traditionnelles. C’est peut-être moins un problème de qualité, que de vocabulaire, où la syntaxe ne permettrait pas tous les écarts de langue.
La majorité des exposants comme du public aura relevé l’effort et se montre satisfait, voir enthousiaste. Quid des ventes ? Selon Christoph Bollmann, cela est à voir stand par stand, mais même si le chiffre n’est pas satisfaisant pour tout le monde, la qualité générale de l’image d’Europ’Art se clôt à la hausse pour les participants.
C’est évident, le nouveau comité en place a eu envie de faire un grand nettoyage de printemps et veut voir la vie en rose. Si cet enthousiasme est communicatif, il faudra pour autant maintenir l’effort, assumer une exigence de qualité dans la sélection des œuvres, sans tomber dans le piège ni du narcissime, ni de vouloir ressembler à d’autres foires plus établies à l’heure actuelle. Un invité d’honneur de prestige par exemple, peut donner une patine, mais peut aussi creuser la différence de qualité entre les exposants.
Trouver son public passe d’abord par la place qu’on lui donne, les valeurs qu’on lui attribue, sans chichis, ni complexes non plus. Trancher avec un style appartenant au passé, mais sans opérer de rupture totale, ni prendre trop de risques : c’est un compromis au final perceptible, preuve en est les questions qu’il a soulevées. Mais s’appuyer sur les qualités existantes et tabler sur un changement à la fois progressif et visible, semble une voie humble, sage, et profitable dans le temps. A suivre, donc, avec optimisme !