ÉDITIONS & MUSIQUE — FÉVRIER 2009
Coma #4 — GenèveJulien Maret, le 2 février 2009
« Qu’importe qui parle, quelqu’un a dit qu’importe qui parle. »
Samuel Beckett
Livresse, café-librairie et à coup sûr le lieu le plus sympathique en ce moment à Genève, a accueilli dans le courant du mois de janvier la quatrième édition de Coma,. Il s’agit d’un petit livre de format plus ou moins A5 qui recueille des textes sous l’anonymat. J’y suis allé pour voir. Une table avec les quatre numéros exposés. Une autre table avec deux bouteilles de rouge. Rien d’autre. Frugal. Je me mets à feuilleter le dernier exemplaire. Couverture jaunâtre, titre à l’encre fluo, mise en page sobre, multiplicité des langues : italienne, anglaise, allemande et française. Ca a l’air de tenir. Je fouille, je lis. Tiens, un texte est coupé par une phrase qui n’a rien à faire là. Etrange. Je me sers un verre de vin. Ca tient.
On entend un peu partout la question : « Pourquoi garder l’anonymat ? » Une silhouette à longue tignasse, barbe négligée, l’échine courbe se lance dans une théorie au sujet de l’effacement de l’auteur. Je cite de mémoire : « Au fond, rien aujourd’hui ne justifie ce geste. Mais si j’essaie de le faire, ce ne sera pas dans le sens de celui du structuralisme, Barthes, Foucault et compagnie. Eux, ils cherchaient à redonner la présence du texte avec lui-même, sans l’ombrage de la vie de l’écrivain. Il s’agissait avant tout d’un nouveau rapport critique au texte, d’une nouvelle méthode, en réaction contre la tradition dixneuviémiste qui cherchait les p’tites histoires. Et certainement aussi, en réaction contre une certaine utilisation de la psychanalyse. Encore que. Mais si Coma, préconise l’effacement de l’auteur, ce n’est pas pour redonner une autonomie au texte. L’effacement de l’auteur signifie avant tout l’effacement du texte. Au fond, de la déconstruction de l’autosuffisance du texte envers lui-même. Et ça se fait tout seul. Comme le disait Jacques Derrida, en substance, c’est pas moi qui déconstruit, ça déconstruit - à l’insu du sujet, dans le dos du pouvoir. »
A vrai dire, je n’ai pas tout à fait compris le sens de ces paroles. En effet, que peut bien vouloir dire "l’effacement du texte" ? Alors que Coma, présente une collection de courts textes, disons, de fiction. « Il s’agit moins de l’effacement du texte que de son autosatisfaction, de son potentiel narcissique. C’est aller plus loin que la crise de l’auteur avec son oeuvre, comme a pu le faire le Nouveau Roman, Robbe-Grillet et la clique des Editions de Minuit. Ils cherchaient à atteindre une objectivité, une surface lisse, un lien neutre et flou avec les personnages. Coma, je crois, tente d’opérer une crise du texte avec lui-même dans l’intention qu’il transgresse sa textualité pour atteindre plutôt sa texture. C’est épais, il y va des matières. Pour le dire à travers une image, de pousser le texte à son coma. Le retrancher dans une suspension tendue entre sa forme et son contenu. Ce que cela signifie en pratique, je n’en sais rien, et si Coma, y arrive, je laisse le temps le décider. En tout cas, il s’agit de court-circuiter les a priori littéraires, ses mythes et ses structures. De ce processus, c’est-à-dire d’une rupture de la fiction avec elle-même, émerge bien quelque chose comme une déception, une descente déceptive. On dira, et ce sera faux, un sublime inversé. Pour exemple, je dirai que Cap au pire de Samuel Beckett approche dans une certaine mesure cela. Mais le coma n’est pas la mort, ce n’est pas le degré zéro. C’est coma virgule, Coma,. Cela pose la question de l’après. On attend une suite. Et ça hésite entre la mort et la vie. Ca se maintient dans une oscillation qui ne cherche ni à décider ni à vouloir. Des textes en fuite, des brouillons, du vrac. Des trucs qui balbutient. Des coulures. Mais aussi des reprises. De la petite couture. »
J’en suis resté pantois et bouche bée. J’ai bien essayé de connaître celui qui tenait de tels propos, mais il a préféré garder l’anonymat.
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