ÉDITIONS & MUSIQUE — MAI 2009
Boabooks — GenèveSophia Bulliard, 10 mai 2009

L’idée de rencontrer Izet Sheshivari dans son micro-bureau à Genève s’imposait, après l’avoir croisé dans l’arrière-fond de la galerie Evergreene lors de la dernière Nuit des Bains en mars dernier, pour la présentation de la dernière édition Boabooks. On évitera, pour retranscrire cette rencontre, la formule questions-réponses propre à la littérature des bureaux de police; on préfèrera énoncer et soulever en vrac.
Il y a quelque chose de troublant à ouvrir un livre d’artiste, par exemple ceux des éditions Boabooks: la perception glisse entre expérience esthétique et lecture. Est-ce un objet, un ouvrage, un livre d’artiste, un objet d’artiste (voir la boîte de Smacks de Fabienne Radi), est-ce une œuvre d’art à part entière ? Est-il lisible, au sens littéraire du terme ? Est-ce un catalogue, un à-côté, un supplément ? Est-ce la manifestation d’une pratique ou encore une archive ?
Rencontrer Izet Sheshivari, l’éditeur et fondateur des éditions Boabooks, c’est d’abord approcher un humain à sang froid, qui a du boa ou de la chauve-souris, et une certaine parenté avec le sphinx : quelques unes de ses phrases, même en les reformulant ou en les traduisant en anglais, restent d’une opacité totale*. Quelques années d’études de sémiotique en littérature persane n’arrangent rien à l’affaire.
Mais les ténèbres s’évanouissent au fil des pages de ses éditions, tirées à quelques dizaines d’exemplaires, certaines splendides. Les formats, les contenus et le modus operandi varient d’un projet à l’autre. Le tout forme un certain opus depuis septembre 2007, mois de la création de Boabooks: éditions, livres, livres-objets, multiples, posters, pré ou post archives, etcetera, ont été produits.
On approuve son intérêt à diversifier les formats et à chercher des rapports singuliers à l’édition avec les artistes.
L’éditeur, l’édition et l’artiste
Anonyms Engravings on Ecstasy pills, entrevue à la dernière Nuit des Bains, est la première édition initiée chronologiquement. Au départ il y a la rencontre avec Frédéric Post et son travail à Rome, à l’Institut Suisse, en 2004 ; cinq ans pour réaliser et peaufiner le volume, variation et discussion autour d’une collection de dessins reproduits à partir de pilules d’ecstasy. Archive de signes et symboles, c’est l’histoire d’une collection de signes vectorisée par l’artiste suite à un travail d’archive de sources diverses.
D’abord il y a donc la rencontre avec un travail, puis il faut trouver des façons d’opérer. Il s’agit soit de reformuler un travail donné, soit de l’amplifier, ou de l’annoncer, ou de constituer une archive.
Chaque édition ressemble à une exposition à géométries variables.
Éditeur/curateur
Le livre est un lieu d’exposition. L’éditeur est le curateur d’un espace, complètement variable et malléable, comme si il inventait aussi à chaque fois la forme et les dimensions d’un lieu d’exposition idéal.
Le choix du format, c’est un positionnement, une citation ou une critique par rapport à d’autres formats existants.
Une édition, c’est un moment dans une pratique, c’est un langage qui suit son développement.
Éditeur/graphiste
Izet Sheshivari a été formé aux arts décoratifs de Genève ainsi qu’à l’ECAL. Sa formation de graphiste lui donne aussi un rôle de technicien et lui permet d’aller rapidement aux questions du façonnage de l’objet/livre.
« Le but, ce n’est pas de créer quelque chose autour d’une œuvre et d’imaginer présenter un artiste dans son entier, ni de construire un catalogue comme un bref aperçu d’une exposition donnée, mais plutôt de se dire : là il y a une pratique, qui correspond à un format. Essayons. La question de la valeur du livre ne dépend pas de son coût réel, mais de la précision et de l’investissement de l’artiste dans son livre, de son rapport entre la conception du livre et sa matérialité. Est-il au service de son art ? Quelles sont les nouvelles questions qui émergent dans son travail? Chaque édition est une prise de vue, un arrêt sur image, l’occasion pour l’auteur de regarder son travail en face. Souvent, la plupart des standards existants éloignent l’artiste de la chance de réaliser un livre d’artiste: ils sont imposés par des contraintes car l’éditeur en décide ainsi et n’en fait pas des questions ouvertes aux artistes. Dans le cas de Boabooks, c’est un mélange, l’équilibre prévaut et l’effacement du travail graphique (c’est l’artiste qui conçoit l’édition) sont de mise. Le glissement des codes et des conventions est quelque chose qui m’intéresse. En tant que graphiste, j’essaie plutôt de cacher ma pratique et de renforcer les questions et réponses liés aux sens des choix des auteurs. De plus j’essaie de faciliter le rapport entre l’industrie et l’artiste ».**
Glissement et cross-over
Changer de format à chaque projet, c’est comme changer le format d’une galerie à chaque exposition. Le lieu physique du livre a une étendue très grande.
S'opère un glissement de media : le projet
Perroquet tout s’écroule sort son premier album en est l’exemple le plus frappant. Ce groupe musical composé de Raphäel Julliard, Izet Sheshivari et Mathieu Walker ne produit pas de disques, mais a produit une édition, format 33 tours. Ou comment traduire en images, en montage d’images, le son d’un groupe. Il y a un langage propre pour chaque projet.
Les éditions Boabooks sont tout le contraire des catalogues ; au contraire, le travail est en aval et consiste en mises en perspective. Ici un poster pour une exposition ; là le livre comme compilation. Les propositions faites aux artistes fonctionnent comme des gabarits, ouvrant le champ à des possibilités infinies de réponses.
L’éditeur, l’imprimeur, les distributeurs
Tout éditeur doit connaître les imprimeurs, leurs machines, leurs spécialités; on imprimera ici, la sérigraphie se fait ailleurs, la reliure, c’est encore une autre affaire.
Croisera-t-on Boabooks au détour d’un stand au Salon du Livre, à Art Basel ou à Europart ? Ces stands sont chers à la location ; il préfère investir pour produire un multiple, ou faire l’homme-sandwich devant les librairies.
Sur la scène alémanique, Boabooks est en lien avec Editionfink, Motto Distributions, le Kunstgriff à Zurich, Stampa à Bâle. Sur la scène francophone, Florence Loewy à Paris, Lendroit à Rennes. Et outre-Atlantique, Printed Matter à New York, Silvermann à San Franscisco, le Centre Canadien d’Architecture à Montréal. On trouve les éditions Boabooks dans des libraires alternatives telles que la librairie Basta à Lausanne mais aussi chez Letu à Genève.
Plus communément, on peut se procurer les éditions Boabooks via le site Internet des éditions. Pour ailleurs, un distributeur est bienvenu : Vice-Versa distribue Boabooks en Autriche et en Allemagne.
S’inscrire dans le tissu culturel
Boabooks est en contact avec d’autres éditeurs, rencontrés dans des salons et des galeristes, autour de projets à réponses multiples. Il arrive qu’une galerie soutienne un artiste est participe aux frais de production d’une édition ou d’un multiple. On est typiquement dans la situation d’un glissement de terrains, et dans un renversement des rôles: le graphiste disparaît et l’éditeur apparaît. Les possibilités de la démultiplication posent la question de l’authentique. Nous l’oublions souvent: chaque photocopieur optique produit une impression originale.
* « La structure de ce mot est belle. Composée de sept cercles, si l'on écrit ainsi boabooks avec un B en lettre majuscule. Est-ce le reflet d’un nombre premier ou d’un walldrawings de Sol Lewitt ? », I.S.
** I.S. le 29 avril 2009 à Genève.
www.izet.chwww.boabooks.com