Kommando Karl Kraus, la "chaise à porteur" à Artamis — GenèveTilo Steireif, 5 septembre 2008
« Le journalisme, qui juge mal de la place à accorder aux phénomènes de la vie, ne se doute pas que l’existence privée, comme victime de la violence, est plus près de l’esprit que tous les déboires du négoce intellectuel. Et surtout cet univers calamiteux qui occupe désormais tout l’horizon de notre journalisme culturel jusqu’à héroïser des théatreux magouilleurs, jusqu’à se livrer à une analyse en profondeur de la psyché des bailleurs de fonds. »
Troisième nuit de Walpurgis, Karl Kraus
Je reste coi ;
et ne dis pas pourquoi
Et il y a du silence alors que la terre craquait.
Aucune parole qui touchait ; …
Dans Die Fackel, 1933, Karl Kraus, Vienne
Ko.Ka.Ka. est une intervention au cœur de la culture alternative genevoise sur le site d’Artamis qui vit ses derniers jours. La chaise à porteur offre un voyage aller-simple, une sortie écrite d’Artamis pour ses acteurs et ses usagers. Celles-ci et ceux-ci sont baladé-es une derrière fois à travers les lieux avant un exercice complexe d’écriture.
Kommando Karl Kraus s’appuie sur le pamphlétaire autrichien né à Vienne au dix-neuvième siècle et fin observateur de la lente transformation de la société autrichienne. Connu pour la précision de ses attaques face au monde politique et intellectuels viennois, il parveanit à briser l’indifférence générale par des attaques précises, partant d’un article, d’une publicité dans la presse ou encore des paroles entendues lors d’allocutions officielles. Il possédait son propre journal satirique « Die Fackel » qui parut jusqu’à sa mort. Travailleur acharné du langage et des mots, il se consacra corps et âme à cette « mission » pamphlétaire. Il voit trépasser le système féodal, l’avènement de la bourgeoisie puis l’entrée applaudie du national-socialisme à Vienne. Son usage de l’écriture s’imposa au moment où les forces destructrices gangrenèrent l’intelligentsia viennoise. Par son art oratoire et son sens de l’édification du langage, le texte devint une arme qui maintint un rapport de force face au pouvoir établi. Il estimait que la presse n’était au fond que le porte-étendard de l’esprit de guerre des puissants.
On pourrait dire que globalement la presse quotidienne est encore aujourd’hui un instrument parfait pour une société «sans culture». Il ne suffit pas de donner une information sur la production culturelle, encore faudrait-il avoir le courage et la « place » pour la critiquer, la considérer comme un patrimoine et aussi investir l’histoire des lieux vivants, changeants et non-institutionnels.
Kommando Karl Kraus propose une chaise à porteur dans l’idée moyenâgeuse qu’un porteur a les pieds dans la merde pour protéger l’intellectuel-le engagé-e par l’écriture et l’idéologie. Dans la pratique, pourtant, ce sont souvent des artistes qui ont le courage de franchir le pas, et qui finissent par s’asseoir pour écrire.
L’artiste comme faux ouvrier, faux héro des temps postmodernes. Il sait tout faire de l’entrepreneur, à l’intellectuel public jusqu’au porteur. Baudelaire dépeint l’artiste comme un diffuseur de soi par excellence. Sa description du poète est éloquente : il est « comme ces âmes errantes qui cherchent un corps, il entre quand il veut, dans le personnage de chacun. Pour lui seul, tout est vide… Il adopte comme siennes toutes les professions, toutes les joies et toutes les misères que la circonstance lui présente » (le Spleen de Paris, Le Confiteor de l’artiste). Privé d’Artamis, la culture alternative genevoise et l’action artistique sont renvoyées dans leur logis, comme nettoyées. La presse ne semble pas faire des titres « Artamis, J - 5 ». Elle préfère vociférer crimes et barbarie internationales pour stimuler chez le lecteur envie d’ordre, de sécurité ou un paternalisme salvateur. Les journaux recevront pourtant quelques pamphlets maladroits certes, mais recueillis dans un espace de production alternative et d’échange artistique qui reprendra bientôt sa fonction inerte que les architectes et urbanistes appellent le périmètre (ligne qui délimite une surface plane).
KoKaKa, devant le Shark et sur le site d’Artamis à Genève du 24 au 30 septembre, concert funéraire de Los Tres Putos, le 30 septembre à 21 h.