DÉC. 2009 / JAN. 2010
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ÉCLAIRAGES — DÉC. 2009 / JANVIER 2010

L'âne et le porte-manteau
Fabienne Radi, 30 novembre 2009

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Tirage dans le désordre et sans numéro complémentaire mais avec possibilité de gagner un éclairage sur certaines choses qui ornent généralement les murs et interpellent soudain les esprits :

1) Coucher de soleil sur l’Adriatique est une mystification orchestrée par Roland Dorgeles qui attacha un pinceau au bout de la queue d’un âne pour lui faire peindre une toile qu’il signa ensuite Boronali avant de l’exposer au Salon des Indépendants en 1910 à Paris.

2) Slastic est un porte-manteau, imaginé par les designers Ana Mir et Emili Padros, qui intègre des crayons de couleur laissant une trace au mur à chaque vêtement suspendu. Il coûte 150 euros et est diffusé par Moustache, un éditeur français de mobilier contemporain qui produit le nec plus ultra des designers actuels (1). Sur un site plutôt bien foutu et assez représentatif des symptômes de la branchitude cosmopolite, la maison d’édition explique : les produits édités par Moustache tenteront de s’octroyer un peu de la valeur patrimoniale que les objets portaient en eux autrefois et oseront la pérennité et, pourquoi pas, la transmission ! Et la Moustache en question de conclure : c’est de la folie non ? Bon. Soyons fous, osons la pérennité patrimoniale, cessons d’aller chez IKEA et sortons nos cartes Visa.

3) Le miracle familier est une pièce proposée par les artistes Arnaud Labelle-Rojoux et Xavier Boussiron qui s’inspire de la mystification décrite plus haut en la développant dans une installation scénique : l’âne-peintre de Dorgeles (2) est assis sur une botte de paille et tient entre les sabots son fameux tableau qu’il compare à des œuvres contemporaines exposées devant lui. Selon les deux artistes, l’animal incarne peut-être la critique, laquelle fut souvent associée à l’âne cependant que l’artiste était figuré par un singe.

4) Dans un livre intitulé Design et Crime, le théoricien et critique d’art américain Hal Foster observe que les designers contemporains, non seulement jouissent d’une domination sans précédent, mais ont inauguré une nouvelle ère de design total où il est désormais possible d’avoir des objets produits en masse ET personnalisés. Foster s’inquiète un brin : le "sujet designé" serait-il le rejeton non désiré du "sujet construit" de la culture postmoderne ? (3) Que celui qui n’a jamais posé les pieds dans un Starbucks Coffee lui jette le premier gobelet Raspberry Black Currant Frappuccino.

5) So what ? songe ici le lecteur un peu déconcerté qui ne voit pas vraiment où veut en venir cet article sur les ânes dans l’art et les porte-manteaux design, le tout recouvert de citations d’un homme qui n’est même pas le père de Jodie Foster. On y vient, même si c’est à priori tiré par les sabots.

6) Le coucher de soleil sur l’Adriatique comme Le miracle familier relèvent du particulier. Ce sont des démarches artistiques qui proposent une forme (un tableau, une installation) posant au public des questions en rapport avec son époque. Une toile peinte par un âne peut-elle être considérée comme une œuvre d’art ? se demande en 1910 le quidam parisien entre deux verres d’absinthe. Ce même âne évaluant son tableau face à des œuvres contemporaines est-il la métaphore d’une critique d’art sonnée par la déconstruction de toutes ses références ? s’interroge en 2009 le spectateur lambda (mais pas trop) qui se ressert une vodka Red Bull en comptant sur l’effet mélangé de la taurine et de l’alcool de pomme de terre pour l’aider à trouver la réponse.

7) Slastic, lui, est un objet design qui tente de nous faire croire qu’il relève du particulier. Alors que pas du tout. Il a été conçu par des designers certainement issus des meilleures écoles qui, soupirant sur leurs fichiers Illustrator, ont dû soudain se souvenir avec nostalgie des traits de crayon faits par leurs parents sur la porte de la cuisine pour marquer les centimètres qu’ils gagnaient au fil des années. Ou alors des gribouillages au Néocolor dans la cage d’escalier qui leur ont valu à 6 ans et demi la baffe de leur vie. Cristalliser ces expériences dans un porte-manteau : en voilà une super idée pour immiscer une touche d’insurrection artistique alliée à un zeste d’insoumission personnelle dans un objet utilitaire à valeur esthétique ajoutée, non ? Un objet produit en série destiné à séduire un cœur de cible bobo assoiffé d’expériences pluri-sensorielles et participatives.

8) - Trop bien la marque que fait sur le mur ton vieux Perfecto qui pèse des tonnes ! - Tu as vu ce halo rose indien laissé par mon caban Esprit ? – Etonnante cette série d’arabesques dessinées par ta casquette Volcom ! L’âne de Dorgeles comme son rejeton contemporain en carton peuvent retourner à l’écurie. Pour 150 euros livraison non comprise, Slastic réalise le rêve d’artiste qui sommeille en toi et que tu n’arrives pas à faire émerger de ta carapace de consommateur paralysé par la terreur de faire une erreur (de goût).

9) Le geste de Dorgeles comme celui de Labelle-Rojoux et Boussiron s’inscrivent dans un territoire artistique qui donne à penser au spectateur. L’objet proposé par Moustache, lui, fait partie d’une logique marketing narcissique qui invite le consommateur à dépenser ses biffetons en lui donnant l’illusion d’acquérir une singularité et de pouvoir déployer une créativité : démarche doublement kitsch (4), dans le sens qu’elle ajoute à la fonction première de l’objet (porter des manteaux) une plus-value non seulement ultra-décorative mais aussi pseudo-interactive. Moralité : on a bien besoin du caractère délibérément foutraque des deux premiers pour chambarder la stratégie de lissage global contenue dans le troisième.

10) Design-moi un âne, soupire Hal Foster en essuyant les gouttelettes beiges que le gobelet Frappucino lancé par un crétin non identifié a laissées sur son paletot.


Le miracle familier, de Arnaud Labelle-Rojoux et Xavier Boussiron. Exposition jusqu'au 19 décembre 2009, au Centre d'art Contemporain, le Parvis, route de Pau, 65420 Ibos, Les Hautes Pyrénées, www.parvis.net

Moustache, éditeur de design, Paris, www.moustache.fr


NOTES
(1) pour les connaisseurs : Matali Crasset, Inga Sempé, François Azambourg ou encore le studio Big-Game.
(2) qui prend la pose avec la même décontraction burlesque que Cheval dans Panique au Village
(3) Hal Foster. Design et crime. Les Prairies Ordinaires, 2008.
(4) le kitsch comme une manière de faire basculer les choses de leur sphère fonctionnelle vers une sphère purement esthétique


 
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