ÉCLAIRAGES — MAI 2010
Il jouait du cerveau debout — GenèveFabienne Radi, juin 2010
Il paraît qu’André
Gide lisait du Bossuet en descendant le fleuve Congo sur une péniche. On en déduit que ce n’est pas lui qui devait tenir la barre, encore moins manier les rames. Françoise
Sagan, elle, préférait se rendre sur la Côte d’Azur avec des véhicules plus nerveux –
Aston Martin, Gordini, AC Cobra, Porsche, Buick – qu’elle conduisait pieds nus et cheveux au vent, dixit la légende. On veut bien croire pour les cheveux, on a des doutes sur les pieds : Paris/Saint-Tropez à fond de train sans mocassins exige non seulement une voûte plantaire exceptionnelle mais également des orteils protégés par une épaisse couche cornée pour supporter sur plus de 700 km la promiscuité rugueuse d’une pédale des gaz recouverte de caoutchouc rainuré, ce qui est – le pied pas la pédale – une particularité physiologique assez répandue chez les habitants des hauts plateaux basaltiques de l’Ethiopie mais plutôt rare chez les noctambules parisiens davantage habitués aux parquets mélaminés des boîtes de nuit. Cela dit, il ne s’agit pas ici de s’étaler sur des considérations podologiques, ni de cogiter sur les inclinations des écrivains en matière de moyens de locomotion, mais plus simplement de s’interroger sur l’évolution de
la construction de l’image de ces mêmes écrivains.
A leur époque respective, Gide et Sagan ont contribué à faire vendre plusieurs milliers de fois leur poids de
Figaro, Paris-Match et autres
Jours de France grâce à des reportages les mettant en scène dans différents environnements. En 1957, dans une de ses fameuses
Mythologies, Roland Barthes s’interrogeait sur l’image de
l’écrivain en vacances et observait que l’homme de lettre, s’il avait droit à des congés payés au même titre que l’ouvrier, était sans cesse montré
en train de travailler durant cette période - corrigeant des épreuves, écrivant ses mémoires, préparant un nouveau livre –, ce qui faisait assimiler la production littéraire à une sorte de
sécrétion involontaire : les écrivains sont en vacances, mais leur Muse veille, et accouche sans désemparer. Barthes observait comment la singularité mythique de la condition d’écrivain était paradoxalement renforcée par certaines confidences censées rendre celui-ci plus proche de ses lecteurs :
je ne puis que mettre au compte d’une surhumanité l’existence d’êtres assez vastes pour porter des pyjamas bleus dans le temps même où ils se manifestent comme conscience universelle, ou bien alors professer l’amour des reblochons de cette même voix dont ils annoncent leur prochaine Phénoménologie de l’Ego (1).
Comment ces êtres vastes sont-ils représentés aujourd’hui ? Récemment le magazine
Les Inrockuptibles a sorti un hors série intitulé
Les nouvelles littératures françaises. On y découvre
10 auteurs en mode majeur dont les portraits, imprimés en pleine page, ont été exécutés spécialement pour l’occasion par des photographes qui, à vue d’œil, n’ont pas besoin de mariages, premières communions et autres bar mitzvah pour mettre de l’huile de truffe sur leurs épinards. Très vite on est frappé par une chose : chacun des écrivains a droit à un portrait en plan américain où il pose debout, corps et regard en position frontale, dans la plus grande sobriété au niveau du décor comme de l’attitude. Une succession d’images troublantes qui évoque une certaine piété et rappelle bizarrement le principe des gisants mais en position verticale et avec les mains dans les poches plutôt que jointes sur la poitrine. Sans doute encore accablé par l’atmosphère très glauque de son dernier livre (l’affaire Edouard Stern), ou alors déjà terrassé par celle encore plus sordide de son prochain (l’affaire Joseph Fritzl), Régis
Jauffret est le seul à avoir plié les genoux pour se racrapoter dans un fauteuil bergère à jupette en lin blanc qui accueille bravement son séant d’auteur fatigué par la mise en roman des turpitudes toujours plus rocambolesques de ses congénères. Les autres sont campés sur leur deux pieds, qu’ils tiennent d’ailleurs plus ou moins écartés, exprimant par là différents degrés de confiance en soi, de l’embarras suintant le malaise (Michel Houellebecq) à une certaine insolence (Olivier Cadiot) empruntée aux stars du rock, personnalités nettement plus aguerries dans l’exercice de la représentation.
Oui, et alors ? Alors on observe ici que les écrivains contemporains ont désormais des
jambes, c’est à dire un
corps qui ne se limite pas à un cerveau (pour penser) et des mains (pour écrire)
(2), comme on avait tendance à le faire croire dans les premiers portraits photographiques de cette étrange caste formée par les
intellectuels en chambre, qui ne travaillent ni en laboratoire (comme les scientifiques), ni sur le terrain (comme les anthropologues), ni dans un atelier (comme les artistes), mais plus souvent qu’on ne le croit dans un coin de leur cuisine, entre un paquet de corn flakes entamé et un gratin de pâtes de la veille en train de sécher. Signifier l’essence d’une telle activité est donc un exercice assez compliqué qui exige un agencement subtil de détails à révéler, suggérer ou camoufler.
Rapide rétro-pédalage pour contextualisation compressée : fin 19e et début 20e, les hommes de lettre se font généralement photographier près de leur
bibliothèque (exhibition de l’érudition), assis devant un bureau rempli de
papiers (matérialisation de l’effort intellectuel), une
pipe à la bouche et une plume Mont-Blanc entre les doigts (la nicotine stimule la pensée, le stylo l’éjacule), la tête appuyée sur une
main (le poids du savoir); jamais de sourire mais un air savamment inspiré. Au milieu du siècle dernier, beaucoup ont lâché la pipe (trop commissaire Maigret pantouflard) pour la
cigarette (plus détective Marlowe cool). Ce glissement vers la décontraction se traduit aussi en matière de garde-robe : exit les costumes 3 pièces-cravate et les
robes de chambre en cachemire remplacés par les impers, les pulls en V, les chemises col ouvert (hello BHL), sans oublier
l’écharpe, fondamentale l’écharpe, quand on songe que le cou c’est le
pont entre la tête et la main. Les femmes de lettres, plus rares à l’époque, se distinguent généralement par leur originalité : turban (Beauvoir), costume d’homme ou de strip-teaseuse (Colette), tenue austère et raie de côté (Sarraute), voiture de sport (Sagan) suffisent à signifier que ces dames exercent une activité atypique située à des années lumières du reprisage de chaussettes.
Petit crochet par-dessus l’Atlantique : même universitaires et/ou bardés de prix Pulitzer, les écrivains
américains ont nettement plus de
corps que leurs homologues français contemporains, toujours un peu souffreteux et semblant traquer les fantômes de leurs aînés sur les terrasses de Saint-Germain-des-Prés. Du coup, les auteurs yankee ont moins de problèmes au niveau de leur image. Peut-être parce qu’en plus de leur activité créatrice, ils ne se privent pas d’aller pêcher la truite, chasser le lynx, construire des cabanes dans le Montana, empoigner des battes de baseball, descendre des rangées de tequila, jouer au cricket, assister à des corridas, bref toutes sortes de choses qui nécessitent d’autres organes que le cerveau et qui, du coup, doivent forcément aider pour poser devant l’objectif.
Retour en France : débarrassé des accessoires et des postures maniérées de ses prédécesseurs, l’écrivain hexagonal crû 2010 se montre
à nu. Mais pas n’importe quel nu : un nu pensé, un nu composé, un nu spiritualisé. Un peu sur le modèle du maquillage
nude expliqué dans les magazines de mode : l’effet
je sors de mon lit et j’irradie qui demande un savoir-faire cosmétique hors pair pour que tout le travail n’ait l’air de rien. Il s’agit donc de formuler cette authenticité, transposée sur le terrain intellectuel, pour suggérer avec délicatesse des choses comme
faire la vaisselle me plonge dans l’intensité du réel ou encore
j’entends battre le pouls du monde en bêchant mon jardin potager, mais sans montrer évidemment ni la pile d’assiettes sales ni la boîte de granulés anti-limaces. Car l’option
pyjama bleu et reblochon, tombée dans la trivialité, est devenue l’apanage des animateurs TV dans des magazines de décoration où on les voit en train de décaper des bahuts en merisier devant leur maison à Roquefort-La-Bédoule ou de jouer à la pétanque avec leur ami boulanger qui fait la meilleure fougasse de la région.
Loin de ces images désormais téléphonées, les
10 auteurs en mode majeur semblent paradoxalement, eux, exprimer leur
nature par un gommage systématique des signes qui pourraient identifier leur métier (stylo, livre, carnet de notes, bibliothèque
(3), tête soutenue par les mains, regard au loin…), gommage conjugué à une parfaite neutralité de leur attitude. Un peu à la manière d’une Isabelle Huppert qui, dans son jeu comme sur ses photos, s’efforce d’en faire le moins possible, de se tenir à distance du spectateur, revendiquant
une interprétation trouée ou blanche laissant à la subjectivité de chacun la possibilité de remplir un vide (4). Vide que l’on peut remplir ici en s’interrogeant :
Laurent Mauvignier a-t-il déjà songé à devenir apiculteur ? Marie NDiaye va-t-elle entrer dans la Congrégation de Notre Dame de la Fidélité ? Michel Houellebecq aimerait-il se réincarner en épagneul breton ? et autres questions saugrenues venant à l’esprit lorsqu’on regarde ces images sans lire les articles et en faisant abstraction de ce que l’on connait déjà des protagonistes. De toute évidence, les écrivains en vacances dans le Lubéron ont visiblement laissé la place aux écrivains en
vacance tout court et sans –s-.
Près de 20 ans après ses
Mythologies, Barthes remarquait :
Ce que le fantasme impose, c’est l’écrivain tel qu’on peut le voir dans son journal intime, c’est «l’écrivain moins son œuvre» : forme suprême du sacré : la marque et le vide. (5)
NOTES
Photos : Laurent Mauvignier, Marie Ndiaye, Michel Houellebecq, Olivier Cadiot, Marie Darrieussecq. Tirées des Inrockuptibles Hors Série, Nouvelles Littératures Françaises, 2010.
(1) Selon Roland Barthes, L’écrivain en vacances, dans Mythologies, Paris, 1957.
(2) A propos des mains des écrivains, voir la revue Tissu No 1 (2005) qui publiait une double page sur le sujet (Les écrivains ont de belles mains), et dont cet article est en quelque sorte un prolongement. http://www.revuetissu.ch/1.html
(3) Sauf Régis Jauffret qui casse une fois de plus l’unité en posant classiquement devant sa bibliothèque !
(4) Le plaisir du jeu, entretien avec Isabelle Huppert, Serge Toubiana, in Le plaisir des formes, 2003.
(5) Roland Barthes par Roland Barthes, Roland Barthes, Paris, 1975