TENDANCES — MAI 2010
Animism — Bern
Benoît Billotte, 25 mai 2010

Animism,BernDans un contexte de surproduction et de concurrence accrue, les expositions doivent rivaliser d'ingéniosité tout comme d'ingénierie. La monographie, la polygraphie, la rétrospective, l'exposition scientifique, à thème, itinérante ou clé en main, toutes ces formes sont désormais trop usitées. Pour se distinguer, il faut innover.

- L'exposition relève de celle de groupe tout en évitant les segmentations de génération et de médium. Soit.
- La thématique de l'exposition devient concept. Son élaboration et les recherches qu'elle engage sont déclamées dans un catalogue aux apparats de poly-manifeste. On y pagine des essais de curateurs, la documentation de projets artistiques, des textes d'artistes, des articles de scientifiques ou de sociologues. Soit.
- Le programme de l'exposition ne s'arrête pas à l'accrochage, il se complète de conférences, de projections, de colloques ou de symposiums. Soit.
- L'exposition se décline dans le temps et l'espace sous la forme de séquences. Elle est présentée successivement ou non dans différentes institutions si possible internationales, sous une forme à chaque fois différente. Soit.
- L'exposition est co-curatoriée par un panel de directeurs d'institutions, et souvent en partenariat avec des fondations, des universités ou des centres de recherche. Soit.

Nous avions l'habitude des Gesamtkunstwerk, les oeuvres d'art totales, nous devons désormais faire avec les expositions totales.

Animism, actuellement présentée à la Kunsthalle de Berne, en est un exemple. Initiée par Anselm Franke, directeur de l'Extra City Center for Contemporary Art d'Anvers, cette exposition engage également le curatoriat d'Edwin Carels (chercheur Hogeschool Gent/KASK), de Bart De Baere (directeur M HKA Anvers), de Philippe Pirotte (directeur Kunsthalle Bern), de Sabine Folie (directrice Generali Foundation Vienna) ainsi que la collaboration de la Maison des Cultures du Monde à Berlin et de l’Université libre de Berlin. Itinérante, elle parcourt l'Europe entre la Belgique et l'Allemagne, en passant par la Suisse et l'Autriche, le tout sur deux ans avec un cheptel d'une cinquantaine d'artistes. Une édition des Presses du réel en anglais de 256 pages au titre éponyme, dresse le journal de bord des réflexions théoriques et artistiques menées autour de la pensée animiste. Le tout accompagné d'un programme enrichi en conférences, projections et colloques pour chaque session.

Ce colosse aux pieds d'argile peut donner un premier temps le vertige pour laisser place à une certaine frustration. Il est difficile de suivre pleinement un tel projet d'exposition et de ne se contenter que d'un seul de ses volets. Une implication active est ainsi suggérée pour pouvoir en profiter pleinement et pour éviter de passer à côté de l'essence-même. L'animisme est un sujet complexe qui semble, nous dit-on, délicat à traiter en une seule proposition. Cette passerelle entre le vivant et le non-vivant convoque une polysémie de champs : du spirituel à la psychologie, de la projection à la visualisation anthropomorphiques, du totémisme au fétichisme, de l'animation à la momification des éléments qui nous entourent. Tout est apte à être ré-enchanté par un souffle de vie.

Dans un tel contexte anthropologique débridé, il est plaisant de retrouver des pontes comme Art & Language, Marcel Broodthaers ou encore Len Lye. Plus surprenant encore c'est d'être accueilli par La danse des squelettes de Walt Disney. A l'entrée, dans le vestiaire de la Kunsthalle de Berne, on peut se remémorer ses premiers cartoons en noir et blanc. Le motif de la danse macabre, où nos morts reviennent à la vie, est ici transposé dans un épisode des Silly Symphonies de Disney (en illustration). Les squelettes, crâne battant, animent tout ce qui est laissé pour mort et transforment le cimetière, le temps d'un instant, en un lieu de réjouissance festive et fantastique. Des relations entre culture et nature se tissent, semble-t-il, à contre courant de nos codes et de nos attentes. Jimmie Durham, présent dès la première salle, propose un déplacement simple mais efficace de nos classifications scientifiques avec Some Stones and their Names, une collection de minéraux organiques pétrifiées avant même d'avoir pu y goûter.

Un autre décalage artistique quasi sociologique est proposé par Kobe Matthys avec Agency, une agence fondé en 1992 qui répertorie des "choses quasi", des choses dont la classification ne peut être arrêtée : de l'ordre aussi bien de la nature ou de la culture, de l'objet ou du sujet, d'acquis ou d'inné... Cette indétermination éveille par conséquent le doute ou la controverse. Pour cette exposition, il liste des éléments issus de pratiques non humaines qui peuvent être ou non considérés comme créatives par définition. Au travers de faits divers et de cas de jurisprudence, il décortique des exemples de droit d'auteur qui ont été remis en cause ou invalidés suite à la prédominance de facteurs technologiques ou animaliers. Thing 001226 (Bingo!) revient sur les premières grilles de Bingo réalisées aux États Unis par un programme numérique. La compagnie American Game voulut les mettre sous licence privée mais la cour de justice refusa en prétextant qu'il n'en était pas directement les auteurs. Ils ne pouvaient pas s'approprier un résultat donné par un logiciel d'ordinateur qu'il n'avait pas créé. Autre cas de figure avec Thing 000782 (Bruits de la Nature nr2), un enregistrement non retouché de chants d'oiseaux pris en extérieur. Son "auteur" voulut en garder tout les droits et poser un copyright sur ce type d'enregistrement qu'il nomma "Bruits de la Nature". La loi lui rétorqua que ces sons étaient le fruits des animaux, des oiseaux, et qu'il pouvait en disposer comme tout le monde mais sans en réclamer l'exclusivité.

Animism ne s'arrête pas à la vision anthropomorphique ou à l'animation de matière morte. Elle creuse plus loin pour pointer nos modes d'appréhension et de classification des choses. Des projections humaines se forment de manière insidieuse sur de nombreux éléments de notre quotidien comme le droit d'auteur ou le fétichisme de marchandise.

http://www.kunsthalle-bern.ch
http://www.extracity.org/projects/view/52
http://www.lespressesdureel.com/ouvrage.php?id=1809&menu=

* Walt Disney, Silly Symphonies, The Skeleton Dance, 1929, copyright Disney Enterprises, Inc. All Rights Reserved

KUNSTHALLE BERN
Helvetiaplatz 1
CH - 3005 Bern
Ma: 10-19h, Me-Di: 10-17h
T. +41(0)31 350 00 40
http://www.kunsthalle-bern.ch


 
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