FLASH BACKS — JUILLET/AOÛT 2010
« Y a une piscine à ton chalet ? » — Lausanne
Léonore Easton, juin 2010

« Y a une piscine à ton chalet ? »,LausanneL’exposition de Gilles Furtwängler à l’Espace Doll se décline sur les termes Noble Silence et Candeur Grandeur. Deux salles qui se répondent.

Une série de dessins, tous de même dimension, alignés côte à côte, se faisant face. Gilles prend pour modèles de banals objets du quotidien, et par son coup de crayon apparaît toute leur fragilité. Ils ont quelque chose de légèrement biscornu qui les rend attachants. Sentiment familier envers ce peigne, cette passoire ou cette fourchette, déjà usés, qu’on se doit de protéger. Candeur.

Ces dessins sont fixés à même le mur, nus, sans cadre, ce qui accentue leur aspect fragile. Mais, les deux cadres vert franc de la peinture murale l’exacerbent réellement. Suivant les contours exacts des murs de cette première salle, ils s’élèvent dans toute leur verticalité sur une hauteur de quatre mètres. Et les objets paraissent soudain engloutis dans l’immensité du blanc. Grandeur.

Candeur-Grandeur est le titre du poème qui se trouve dans la deuxième salle. Diaporama de mots volés, car Gilles est un voleur de mots. Derrida, en référence à Artaud, parle d’une parole soufflée , des mots qui ne sont jamais authentiques, mais toujours prononcés auparavant par d’autres, soufflés par on ne sait qui au creux de notre oreille. Gilles s’en empare, les compile, les assemble, les fige dans un rayon de lumière et un mouvement circulaire incessant. Le poème défile ; les pages sont tournées à la cadence des diapositives qui se succèdent ; le rythme est imposé. Silence.

Les mots se déroulent sous le port de trois hampes auxquelles pendent des coussins jaunes ou violacés. Touches de couleur, éclatante et profonde, qui pointent le regard vers le texte poétique. Les coussins sont eux-mêmes dénués de mots ou de motifs, refusant d’exhiber un quelconque symbole, si ce n’est une forme d’innocence. Noble.
De chaque côté, des couleurs qui encadrent et pointent des objets volés au quotidien, des mots volés au quotidien. Des couleurs qui concentrent sur le tracé, noir sur blanc. Sur les objets que l’on reconnaît, sur les mots que l’on sait lire. Et tout le contraire.

De chaque côté, des couleurs qui distraient et détournent du point de mire. En laissant nos yeux suivre les cadres verts jusqu’aux hauteurs de la salle, on se perd dans le blanc. Ce trait, dont l’irrégularité des coups de pinceaux gicle vers l’intérieur, n’encadre pas les dessins, mais enserre le mur et finit par nous enserrer également. De la même manière, les couleurs des coussins nous attirent, moment d’inattention et on perd le fil du texte. On ne peut revenir en arrière, la boucle est à refaire et rien ne promet qu’il n’y aura cette fois aucune évasion. Chatoiements.

Ici, le cadre n’est pas toujours celui que l’on croit. Si le trait vert permet une échappée, de même que les coussins vifs et rebondis, le positionnement des dessins impose, au contraire, une rigueur linéaire, et le projecteur de diapositives dicte l’ordre de marche. Les drapeaux débandent alors que le texte martèle et fouette de son humour grinçant. Mais, certains des mots qui apparaissent affichent, parfois, une douceur incongrue. Tiraillements.

C’est ainsi. Impossible de se laisser complètement aller à la poésie des mots, la luminosité des couleurs ou la dérision des dessins, constamment rappelés à l’ordre par les rythmes, les supports, la symbolique du propos. Car ce que recherche Gilles Furtwängler dans sa pratique du dessin, de l’écriture, de la sculpture, de la vidéo et de la peinture murale « c’est de marcher sur le fil du rasoir qui relie ou sépare la bêtise de la pensée.» Il nous oblige subtilement à le suivre sur le fil du rasoir, maintenus en tension, alertes et critiques.

Je repars après avoir choisi une fourchette aux quelques dents recroquevillées.

Et, puis, si vous voulez vraiment savoir, non, y a pas de piscine à mon chalet !

NOTES
(1) J. Derrida, « La parole soufflée », L’écriture et la différence, (Paris : Editions du Seuil, 1967).


Prochainement à l'Espace Doll :
VIRGINIE LAGANIERE, du 16 septembre au 16 octobre 2010, vernissage le jeudi 16 septembre dès 18h30


DOLL
4, avenue César-Roux
CH - 1005 Lausanne
Me – Sa : 14-18.00
http://espacedoll.ch


 
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