Pour les engelures — Genève
Sophia Bulliard & Lauro Foletti, février 2010

C'est Georges Cazenove qui l'a dit, en prenant un air singulièrement personnel et post-moderne, un soir de vernissage : "Tout est foutu". Georges Cazenove s'occupe de la communication pour la Villa du Parc, ce pittoresque centre d'art de la banlieue genevoise, à un moment où c'est vrai qu'il ne reste plus grand chose du monde sur quoi appuyer même un orteil afin de se projeter. Comme si les choses s'étaient arrêtées pile au point mort pour certains, tournoyant bêtement dans le vide avant de s'épuiser, pour d'autres frontalement contre un panneau indicateur, l'accélérateur vissé au pied, le natel à l’oreille.

Un 29 janvier pour ce qui nous occupe, entre deux bonnes piles de ce Foutre des morts discrètement verni à Annemasse, il n’y eut l'espace d'un instant plus aucun horizon valide à nos yeux, plus aucune rampe d’appui, comme cela peut arriver en visitant une exposition d'art contemporain. A peine quelques images pour s’ébrouer et remuer des anecdotes. Assez direz-vous pour colorer une triste journée d’hiver tourmentée par El Niño, ce redoutable phénomène climatique qui nous couvre d’engelures et refroidit les viscères, tout en anéantissant ailleurs des populations entières.

Au fait, à propos de chair, que fait-on des membres des milliers d’amputés d’Haïti ? L’histoire a certes démontré qu’on pouvait en tirer des produits fort intéressants et de première utilité. Quant aux gravats, seront-ils écoulés un par un, comme des fragments du mur de Berlin, ou serviront-ils au terrassement des spas de bienfaiteurs de circonstance, évangélistes détachés par petites unités entre les campements de fortune et la marmaille égarée ? Hans Haacke en ferait un tas gigantesque à l'effigie des Duvalier, Boltanski une série de portraits des disparus, assortis de petites lampes.

Quelques jours avant Foutre des morts, les artistes faisaient griller à Lausanne, chef-lieu vaudois perché sur les rives du lac Léman, diverses viandes à la flamme de leurs oeuvres. Crépitement, soulagement : une oeuvre à jamais disparue devient inestimable. Oui, tout est foutu. Mais Georges a beau dire, on s'est quand même bien amusé.

 
Référence : http://xn--dat-dma.es/objects/EDITORIAL/ENGELURES/SOPHIA-BULLIARD-LAURO-FOLETTI/article-138.html
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FÉVRIER 2010
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