Collectif 1.03 à la Glassbox — Paris
Benoît Billotte, le 27 novembre 2008

Le Collectif 1.0.3 se compose de Anne Couzon Cesca, Arnaud et François Bernus depuis 2002. Le nom de "collectif 1.0.3" est une référence directe à la nomination des versions de logiciels informatiques. Leur travail s'articule sur la notion de données la plupart du temps issues d'ordinateur et de son organisation. Cela recoupe aussi bien le besoin d'archivage et de sauvegarde, les méthodes de traduction ou de conversion via des codes de compression, mais aussi l'échange et le partage de ces données avec d'autres personnes. Trois chiffres pour trois notions d'organisations informatiques, pour trois individualités, pour nommer la troisième version d'un logiciel informatique.

On peut se questionner sur le pourquoi du collectif? pourquoi se limiter au nombre de trois personnes? est-ce comme à l'usine où chacun reste fidèle à son poste et on garde la cadence? ou est-ce davantage comme des médecins autour d'une table d'opération?

Loin de vouloir ignorer ou éviter ces questions, ils les anticipent. Leur première exposition personnelle à la Villa du Parc en septembre 2003, aborde de manière symbolique déjà cette problématique. La pièce "Acte I, Scène 1" (installation in-situ - 400 m2), un tapis rouge encadrant la structure extérieure du centre d'art dessine à ces quatre coins une grille. Chacune d'elle présente sa propre autonomie tout en étant liées les unes aux autres. Au final, elles constituent un territoire, un champ de recherche, et ici un cadre d'accrochage à l'échelle du bâtiment de la Villa du Parc. Trois membres et quatre angles, il manque encore une personne. Cette dernière est officiellement présentée lors de cette même exposition sous le nom d'emprunt de Jean-Paul Jainsky. L'addition 3+1 est alors résolu et donne suite à la lecture de la lettre Erratum au Centre d’édition contemporaine de Genève (cf. pièce jointe).

Ce quatrième membre s'adresse au Collectif 1.0.3 de manière ponctuelle, toujours sous la forme d'un texte (police geneva rouge, corps 9) attaché à des mails. Ils sont depuis peu visibles sur le site jeanpauljainsky.free.fr. A mi-chemin entre membre fantôme, avatar et "pièce jointe permanente" (dixit le collectif), JPJ témoigne de leur volonté constante à ne pas se fermer sur eux-mêmes. Au contraire le Collectif 1.0.3 ouvre ses projets à la participation et multiplie les collaborations sous tous les niveaux. Il se plaît ainsi à sous-titrer son travail par l'énoncé : "rotatif et collaboratif".

L'échange de savoir et la pratique interdisciplinaire sont omniprésents dans leur travail. Il n'est finalement pas étonnant de les voir depuis septembre 2007 reprendre l'activité de Glassbox rejoints en 2008 par Aleksandra Jatczak, Nicolas Juillard, Stéphane Despax et Nicolas Tilly. En résidence à la CIUP (Cité Internationale Universitaire de Paris) depuis la perte de ses locaux rue Oberkampf, Glassbox développe une programmation artistique contemporaine répartie au travers du campus. Elle met en oeuvre des dispositifs de convergence et d'échange entre les publics et les différentes formes de création visuelle.

Daté.es : Tout d'abord quelques questions sur le Collectif 1.0.3 d'ordre très formel . Avez-vous bien débuté par l'Ecole d'Art d'Annecy au niveau de vos cursus avant d'intégrer en 1996 l'Ecole régionale des Beaux-Arts de Valence (en quelle année et combien de temps) ?

Collectif 1.0.3 : Nous avons intégré l'école d'art d'Annecy en 1996 (Arnaud) et 1997 (Anne et François), puis sommes partis pour Valence en 1999 (Arnaud) et 2000 (Anne et François) et en sommes sortis en 2001 (Arnaud) et 2002 (Anne et François). En nous "attendant", Arnaud a alors pris le poste d'assistant d'enseignement vidéo à l'Ecole régionale des Beaux-Arts de Valence...

Daté.es : Vous avez effectué un postgrade à l'Ecole supérieure des Beaux-Arts de Genève. S'agissait-il du pôle ALPes sous la coordination de Jean Stern? ou un autre? pourquoi poursuivre un cursus d'étude mais cette fois ci en tant que collectif?

Collectif 1.0.3 : Oui, à la suite de nos DNSEP, nous avons émis le désir d'intégrer un postgrade à l'Ecole Supérieure des Beaux-Arts de Genève et ce, en vue de commencer véritablement à mettre en place les méthodologies de travail de ce groupe qui n'était, encore à l'époque, qu'un désir... Nous avons donc intégré le postgrade de Jean Stern et avons pu bénéficier, en même temps, de l'enseignement de Liliane Schneiter au CCC, via son séminaire Walter Benjamin.
Une fois nos DNSEP validés, nous avons pu, sans aucune frustration, faire “table rase” de nos écritures personnelles, le projet d’étude que nous faisions devait se satisfaire de cette indistinction que nous incarnions. L’école nous a servi de premier territoire pour mettre en oeuvre nos projets. Aussi, l’année post-diplôme telle qu’elle se conçoit encore aux beaux-arts de Genève est un enseignement qui stimule l’idée du groupe, c’est d’ailleurs à cette occasion que nous avons fait la rencontre du collectif_fact.
Intuitivement, nous avons déterminé un nom, en présentant notre dossier à cette école, projetant nos intentions de travail et nous positionnant alors à égalité des matériaux étudiés. 1.0.3 est une réponse à l’intérêt que nous portons à l’univers numérique, et comprend le projet de se définir par l’accumulation de versions qui sont autant de relectures par le biais desquelles nous fusionnons et disparaissons.

Daté.es : Il semble que ce soit vraiment à partir de ce moment que vous avez commencé à présenter votre travail et à participer à des expositions collectives et personnelles (la salle BH9 de l'école, Forde, Viper, et bien entendu la Villa du Parc à Annemasse avec le Centre d'Edition Contemporaine)

Collectif 1.0.3 : Nous avons fait un choix assez radical dès le départ, celui de ne produire que sous la forme d’une expression commune mettant de côté nos pratiques individuelles qui étaient relayées par l’emploi de médiums très distincts les uns des autres. Anne développait une démarche basée sur l'oralité, François axait son travail autour d'une recherche picturale à travers différents médiums et Arnaud concevait des dispositifs vidéo d'une lenteur caractérisée. Nous sommes alors repartis de zéro, en conservant cependant en mémoire les interrogations motrices de nos démarches personnelles. Dès la présentation de notre première pièce collective intitulée "Roll'ywood", en décembre 2002 à BH9 (ESBA de Genève), nous avons compris qu'un retour en arrière serait impossible. La forme que nous avions suivi pour cette première incarnation était la manifestation de l'intérêt porté aux mécanismes de la collaboration et à leur possible représentation.

Daté.es : Dès votre première exposition perso vous avez tout de suite pointé la question du collectif, de son statut et de sa contrainte. Vous avez formulé une réponse très singulière et ironique avec ce quatrième membre de l'ombre Jean-Paul Jainsky.Pourriez-vous revenir dessus? ce choix de questionner votre statut de collectif était-il de l'anticipation ou au contraire déjà une situation à laquelle vous aviez due répondre et que vous souhaitiez clarifier?
JPJ semble être une facette poétique voir absurde (ou plutôt non carthésienne) de votre collectif. On ne sait pas s'il sagit réellement d'un 4em membre ou davantage d'un dédoublement de l'une de vos personnalité jekyllienne. Cet équilibre, si l'on peut dire ainsi, s'est-il construit au fur et à mesure de votre expérience de collectif ou était-il présent et affirmé dès le début?

Collectif 1.0.3 : Jean-Paul Jainsky, JPJ, notre pièce jointe ou en d'autre terme "le phare de déraison dont on ne pourrait se passer" (cf. Erratum), est devenu, pratiquement dès le début de notre histoire collective, le quatrième personnage de ce groupe.
Il est à la fois, équilibre et réversibilité, et modère notre gestion du collectif en nous postant ses productions, qui sont à lire à la manière de nappes de mots dans lesquelles un chemin déductif est à construire. JPJ est un instrument de la relecture.
Depuis, nous observons la grande compatibilité entre nos méthodes de travail.
La première lettre qui fut activée par le collectif lors d'une performance-lecture au CEC de Genève (pendant notre exposition personnelle à la Villa du parc), sorte d'« Erratum » d'une exposition qui ne pouvait être complète sans cette "rectification" statutaire, énonçait et annonçait désormais sa présence "fantômatique" au sein de notre groupe. Il faut préciser, ici, que la personne cachée sous ce pseudonyme, Jean-Paul Jainsky, existe bel et bien et pourrait être un sujet décrit par Jean-Yves Jouannais dans « Artistes sans oeuvres ».
Il ne s'agit donc pas, là, d'un dédoublement de l'une de nos personnalités jekylienne comme vous le disiez, mais, par là, de poser la confusion quitte à donner à penser que nous ne serions que des imposteurs et lui l'artiste... (cf.lettre "erratum")

Daté.es : Dans l'ensemble de votre pratique, tant avec JPJ ou directement avec certaines de vos pièces comme MISMA ou Apparesse, vous ouvrez vos champs d'investigations et de créations via la collaboration, directe ou non, avec des particuliers, des institutions, d'autres artistes. En quoi ce principe de travail vous tient-il à coeur? Comment le mettez vous en oeuvre? Pourrait-on dire en schématisant que vous êtes une sorte de collectif à géométrie variable avec un noyau dur?

Collectif 1.0.3 : Je crois que c'est assez juste de dire que le Collectif 1.0.3 est un groupe à géométrie variable doté d'un noyau dur, dans le sens où nous n'avons jamais pensé réduire notre démarche collective à 3+1. Cette addition comporte un inconnu. En effet, que ce soit à travers le projet MISMA (en se basant sur le contenu nommé du disque dur d'un ordinateur donnant lieu à des cartographies, sortes de portraits en creux de son utilisateur), Apparesse (en collaboration directe avec des ingénieurs pour la Biennale de Rennes), ou dans l'intégralité des réalisations signées depuis nos débuts, nous essayons de faire coïncider la représentation de l'Autre par ce qui l'environne, plus que parce qui le caractérise. Cela s’explique sans doute par un argument repris aujourd’hui dans Glassbox, oeuvrer par l’exception de soi comme « définition/méthode ».

L'ordinateur est pour nous le lieu de la rencontre de trois notions essentielles dans notre démarche : la conservation, la conversion et la conversation. Ce mécanisme à trois temps nous fascine, nous l’incorporons dans notre travail au titre de geste artistique. Ce sont aussi les sous-parties propres à définir un ensemble autrefois énoncé par l’emploi du “rotatif et collaboratif”. Nous nous sentons proches d’artistes de l'Archive, et avons développé plusieurs plateformes de travail différentes impliquant un large champ d'action et d'hypothèses de travail, MISMA en est une parmi tant d'autres. Nous aimons regarder l'art, l'artiste ou son oeuvre par le biais du mode périphérique, du pas de côté - regard détourné sur sa pratique et/ou son oeuvre.

Nous apprécions beaucoup, par exemple, le travail de Louise Lawler qui photographie et génère au fil des oeuvres qu’elle produit une histoire des oeuvres d'arts assimilées par l’univers du collectionneur particulier, ou l’art de l’articulation des expositions et celui de la rotation technique des oeuvres dans un musée.

Daté.es : Cette façon de croiser les domaines, de susciter les rencontres et les échanges, ne vous prédisposait-elle pas à intégrer une équipe comme celle de Glassbox? Pourquoi le choix de Glassbox et pas une autre structure?

Collectif 1.0.3 : A la suite du postgrade, nous avions tout d'abord postulé pour reprendre la direction de l'espace Forde pour 18 mois, mais malheureusement, cela ne s'est pas concrétisé. En arrivant à Paris, la précédente équipe de Glassbox a été le premier coup de foudre du collectif; il s'agit donc, une fois de plus, d'une aventure résolument humaine... Nous avons, dans un premier temps, suivi leur programmation à distance, puis y avons été conviés, par deux fois. Et naturellement, un jour, en avons repris les rênes... Nous n'avions pas émis de désir particulier en ce sens auprès des membres de l’époque, ce sont eux qui nous ont choisis, par instinct et sympathie. Et puis les objectifs étaient tellement stimulants et irréalistes à la fois, plus de lieu, plus de site internet, de mailing list, de collaborateurs piliers pour repartir sur de nouvelles aventures, nous nous retrouvions avec une page blanche, la liberté était totale, et nous avons très vite dessiné les contours d’une nouvelle équipe.

Daté.es : Depuis son déménagement au sein de la CIUP et de son partenariat avec le centre culturel de la CIUP, Glassbox a redéfini ses activités. Quel rôle souhaitez-vous jouer dans cette nouvelle donne? Avez-vous une intention ou une ligne de conduite particulière? Collectif 1.0.3: Comme nous le disions précédemment nous n’avons pas désiré renouveler l’expérience d’investir le budget de Glassbox dans la location d’un espace d’exposition.
La CIUP nous a proposé la location de deux bureaux, et c’est à cette condition que nous avons commencé à devenir des habitués de ce lieu. En dehors de ce loyer que nous devons désormais à Citéculture, nous investissons la totalité des aides qui nous sont accordées en aide à la production. Nous ne nous imposons aucun agenda, aucune contrainte de régularité, c’est de cette instabilité que les projets s’imaginent. Nous sommes en négociation permanente avec la CIUP pour définir de nouveaux formats d’interventions en interaction avec les 36 hectares et de ses 39 pavillons internationaux.
Nous avons créé un nouveau format d’intervention que nous avons appelé " les acteurs autonomes". Ainsi, par notre biais, ces artistes peuvent travailler sur le site, nous facilitons les autorisations, les orientons plus spécifiquement si nécessaire en fonction de leur projet,... Ce format "AA" tend à être complété par d’autres. Une première résidence d'artiste débutera début décembre 2008 avec deux jeunes artistes suisses Carla Demierre et Marie-Avril Berthet, d’autres formats sont à l’étude.

Daté.es : Cette activité est-elle distincte de votre pratique artistique? ou au contraire se complètent-elles? Comment vous présentez-vous désormais, collectif d'artistes ou collectif de commissaire à Glassbox?

Collectif 1.0.3 : Oui cette fonction, même si elle est gérée avec la même passion et les mêmes protagonistes, est, je crois, distincte de notre démarche artistique dans la mesure où, au sein de Glassbox, nous ne pouvons nous permettre d'être aussi radicaux qu'avec le Collectif 1.0.3 … Mais elles ne sont évidemment pas antinomiques... Nous contribuons à un projet qui requiert attention et organisation et, encore une fois, l’arrivée de nouveaux membres nous permet de distancier Glassbox de notre pratique personnelle et c’est tant mieux.

Daté.es : Bien que vous soyez accompagnés de quatre autres personnes (Aleksandra Jatczak, Nicolas Juillard, Stéphane Despax et Nicolas Tilly) dans ce travail, cela nécessite sûrement beaucoup de temps et d'énergie. Souhaiteriez-vous privilégier l'une ou l'autre activité pour les années qui suivent?

Collectif 1.0.3 : Glassbox est une entreprise chronophage et, à la différence de structures artistiques associatives présentes en région parisienne, nous ne bénéficions d’aucune aide personnelle (atelier, petite rémunération, aide en nature) capable de compenser notre investissement temps. Il est donc question de répondre à cette dépense physique par une recherche d’expérimentation de qualité. C’est pourquoi nous ne cherchons pas à répondre à des exigences de régularité de programmation, ce sont les rencontres qui définissent les actions que nous menons et pas l’inverse. Ce sont nos désirs de formulations et de rencontres qui dynamisent le programme.
Le temps est un argument de poids, surtout quand nous sommes programmés simultanément en tant qu'artistes, mais c’est aussi le cas pour nos collaborateurs.
Nous parlons beaucoup de l’inconfort provoqué par certaines situations de calendrier obstrué, cela nous aide à radicaliser l’approche et à nous concentrer sur les projets que nous voulons réellement accompagner. Il nous est déjà arrivé, plusieurs fois, de gérer dans la même journée, un montage pour Glassbox et ensuite partir dans la foulée travailler sur le nôtre. Vous savez, l'expérience glassboxienne est tellement dense et prenante qu'il faut penser un jour le relais et l’addition de nouveaux membres comme ingrédient indispensable à la survie de cette épopée.
C'est cependant une opportunité à côté de laquelle il faut, je crois, ne pas passer et surtout savoir jouer et se délecter...

 
Référence : http://xn--dat-dma.es/objects/COLLECTIF-1-03-GLASSBOX-ANNE-COUZON-CESCA-ARNAUD-FRANCOIS-BERNUS/BENOIT-BILLOTTE/article-28.html
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