VISITES — MAI 2010
L'art qui transforme le pouvoir — BerlinTilo Steireif, mai 2010
Macht Zeigen, Kunst als Herrschaftsstrategie
Du 19 février au 13 juin 2010, Deutsches historisches Museum Berlin. Curateur: Wolfgang Ullrich
L'exposition "Macht zeigen" (montrer le pouvoir) se situe dans un musée redessiné par l'architecte Ieoh Ming Pei et dédié à l'histoire allemande. Le thème de l'exposition souligne les relations privilégiées entre art et pouvoir. Wolfgang Ullrich, curateur de l'exposition, analyse les pratiques de représentation dans un pays où peu d'artistes osent s'inscrire dans un art d'Etat. Pourtant, de grandes entreprises allemandes sont réputées pour leur immense collection d'art et leurs dirigeants ont depuis longtemps inscrit l'art dans leur environnement pour en tirer une valeur stratégique.
L'exposition combine l'accrochage d'œuvres originales et une muséographie d'histoire plus explicite. Les différents sujets sont traités de façon didactique en dix chapitres qui déclinent cinq thèmes (voir le catalogue d'exposition:
Macht zeigen, W.Ullrich, DHM, 2010): la relation historique entre art et pouvoir; la relation entre art et politique; les espaces du pouvoir; l'art comme prestataire multiple de services; et enfin le rôle des artistes et des photographes.
Traversant l'ensemble des chapitres, l'œuvre d'art s'inscrit dans une sorte de méta-discours véhiculant tantôt du génie, de l'émotion, de la subjectivité, du risque, de la folie dans des sphères volontairement neutres ou impersonnelles. Mais l'œuvre est aussi "commandée", soumise au pouvoir qui met en perspective sa culture ou son idéologie. Cette soumission, Ullrich l'évoque lorsque certains choix artistiques comme ceux de Thomas Huber se calquent parfaitement sur les besoins d'une image de l'entreprise acheteuse.
Pour illustrer dès le 16e siècle la place de l'art comme instrument de pouvoir, notre attention se porte sur l'accrochage chargé et complexe de François Ier au château de Fontainebleau. Sa collection, lieu de promenade privilégiée entre érudits, fut agencée de telle sorte que les œuvres ne soient compréhensibles que par lui-même. Invité au château, Charles Quint ne pouvait que rester silencieux devant des œuvres certes esthétiquement impressionnantes mais incompréhensibles à ses yeux. Ce chapitre évoque la position des artistes de cour, où les rois sont commanditaires jusque dans les contenus et collectionneurs d'art.
L'art comme trophée revient à plusieurs reprises dans l'exposition, notamment dans les relations des hommes d'Etat moderne avec en préambule, l'appropriation à des fins idéologiques de l'art sous le national-socialisme et la République démocratique allemande (DDR). Ce volet documenté par des photographies d'archives situe l'art dans un programme d'Etat. Par exemple, "le portrait du Führer" accroché lors de la "Grosse Deutsche Kunstausstellung" est accompagné du film documentaire de l'époque montrant Hitler inaugurer en grandes pompes son propre portrait devant une foule disciplinée. De l'autre côté, Goering mime le châtelain et orne sa maison en Autriche d'une multitude d'objets s'inspirant du Moyen-âge. Il se paie la réplique d'une sculpture du chevalier de Bamberg qui fut utilisée par le pouvoir national-socialiste pour mettre en scène une figure mythologique, celle du chevalier héroïque réincarné par Hitler.
L'exposition se poursuit avec les dirigeants de l'Allemagne de l'Est qui combattirent le formalisme au profit d'un art en quête de vérité. La difficulté de concevoir que ces artistes dévoués à une nation puissent se vendre à une banque de l'Allemagne de l'Ouest est mise en évidence par l'échange d'un courrier entre les Affaires culturelles est-allemandes et la banque. L'abstraction était ici perçue comme décadente et détruisant la proximité avec le peuple ainsi que les valeurs nationales et culturelles. Aussi, pendant cette période de la guerre froide, les entreprises privées allemandes se faisaient un plaisir d'acheter des artistes qui avaient fui le régime pour s'en servir de trophées. A l'image d'un Hans Otto Pohl, directeur de la Deutsche Bundesbank, qui se fait photographier avec au mur une peinture de A.R. Penck, originaire d'Allemagne de l'Est.
Plus loin, nous passons à la relation entre art et politique avec une série de photographies montrant les chefs d'Etat allemands au travail. D’Adenauer, Willy Brandt, Schmidt, et Kohl en passant par Schroeder et Merckel, ces photographies montrent les figures du pouvoir au travail, assises derrière un bureau, les yeux baissés sur un document, avec derrière eux une œuvre au mur. Visuellement, c'est la mise en scène d'un homme d'Etat et ses choix artistiques, sa proximité avec la "Culture". Il peut ainsi mettre en évidence ses goûts plutôt progressistes, classiques ou historiques (dans le bureau de Kohl, des petites figurines africaines semblent se réduire au statut de bibelots). Ullrich évoque aussi un scandale lorsque Kohl décida de son propre chef de refaire une sculpture de Käthe Kollwitz "la mère et son fils mort"en grand format (quasi à l'échelle humaine) pour célébrer l'anniversaire de la Neue Wache à Berlin, construite par Schinkel en 1820. Ce lieu de commémoration d'abord destiné aux soldats tombés lors des guerres allemandes fut curieusement voué sous Kohl aux victimes de la guerre et de la tyrannie, donc du nazisme. Très critiqué, Kohl avait choisit de "marquer l'histoire" par sa propre histoire; en effet, la sculpture qu'il avait dans son bureau dans son format réel lui rappelait son frère, mort au front durant la seconde guerre mondiale.
Signalons dans cette exposition l'accrochage très pertinent des politiciens de la sociale-démocratie allemande, dont les joutes oratoires se font à côté d'un bronze représentant Willy Brandt. Cette série de photographies nous rappelle que le spectacle du discours politique est indissociable d'une théâtralité qui fonctionne ici par mimétisme par rapport à une œuvre.
Dans l'exposition, une citation frappe, celle de Bazon Brock qui présente l'art dans les entreprises comme une façon de s'approprier une certaine folie (le risque en économie) alors que leur accrochage dans des lieux très épurés nous renvoie en même temps le sentiment que les gens qui y travaillent sont psychiquement équilibrés. Une autre citation résumée ici, celle de Thomas Huber, le peintre aux multiples compromis avec les entreprises. Il donne un conseil aux banquiers collectionneurs: comme l'or est condamné à se raréfier, voire à disparaître, les banques auraient selon lui tout intérêt à remplacer cette réserve d'or par une réserve d'art.
Une autre partie intéressante de l'exposition présente une investigation après publication avec des interviews de photographes dont la tâche fut de photographier des politiciens en présence d'une œuvre et qui sont questionnés sur le contexte de la prise de vue (imposition rédactionnelle, choix des sujets photographiés, du photographe). Le ministre des Affaires étrangères Westerwelle se distingue dans cette série en convoquant lui-même la presse lors de l'achat d'une oeuvre d'art contemporain. Le photographe, sur l'idée du ministre, met en scène l'accrochage du tableau en présence de l'artiste "cool" qui revient pour l'occasion, un beau prétexte pour convoquer la presse. Le dernier volet montre deux œuvres remarquables de Clegg et Guttmann "Minister und Senatoren" et "Group portrait The Board I,II,III". Sur fond noir, une mise en scène des dirigeants indique une manipulation contrôlée par les artistes: position des mains, cravattes, regards, choix des vêtements. L'œuvre "The Board I,II,III" est une commande qui célèbre la collaboration entre la Guggenheim Fondation et la Deutsche Bank. Dans un premier temps, cette photographie servait aux dirigeants pour promouvoir leur image au sein de l'entreprise et à l'extérieur. Après un temps, il fut décidé de ne plus la montrer car elle ne correspondait plus à la vision que la banque voulait donner d'elle-même. La banque essaya d'interdire sa publication. Heureusement, Clegg et Guttmann s'étaient assurés par un contrat de la possibilité imprescriptible d'en faire usage.
Pour conclure, notons le très bon catalogue d'exposition qui approfondit la thématique. J'en retiens un excellent article de Paul Kaiser (Kunstkonsum und Statussehnsucht). On y apprend que l'indestructible bunker nommé pendant la guerre "Reichsbahn-hochbunker Friedrichstrasse" (construit en 1942 par Karl Bonatz) réservant un abri pour 2000 personnes, fut racheté par le richissime Christian Boros. Il le transforma à grands frais en Penthouse avec sous ses pieds sa collection d'art contemporain: 40 œuvres de Gerhard Richter et Elizabeth Peyton, 9 espaces investis par Olafur Eliasson parmi d'autres œuvres sur 3000 mètres carrés. On notera que ce lieu a passé après la chute du mur de scène majeure de l'underground berlinois avec ses raves suintantes à une boîte d'art contemporain scellée pour millionnaire (pour une visite exclusive, voir le site de la Staatsoper de Berlin, Unter den Linden).
Sources :
www.dhm.de
"Macht zeigen", W.Ullrich, DHM, 2010
* Image principale : Programmatische Inszeniering mit Kunst, Panorama 10. © DHM, 2010
Toutes les images sont tirées du site du musée sous "panorama de l'exposition": www.dhm.de