VISITES — SEPTEMBRE 2009Once upon a time Swissminiatur — Melide
Nicola de Marchi, septembre 2009
Chroniques oisives du monde des musées de genre et autres lieux d'art inédits
DEUXIÈME ÉPISODE : LA SWISSMINIATURE DE MELIDE
Everything in the universe is like the universe
Marcel Granet, orientaliste
Il y a longtemps loin d’ici
vivaient dans un pays
étrange et merveilleux
des petits lutins joyeux
Dorothée
PETITE HISTOIRE (ECHELLE 1:25)Il y a un peu plus de cinquante ans, un épicier valaisan nommé Pierre Vugnier se rendait en vacances aux Pays-Bas, à Madurodam, pour la précision, où venait d’ouvrir une nouvelle attraction touristique: un parc en miniature! À son retour une seule idée habite la tête de M. Vugnier: recréer la même chose en Suisse. Après différents voyages en Suisse (Pratteln, Thun), Pierre Vugnier trouvera enfin une terre à son pays imaginaire: Melide (Tessin), «un petit pays folklorique serré entre les montagnes, le lac et le barrage», récite la brochure. Naissait alors sur les bords du lac de Lugano un pays: la Swissminiatur. Un pays qui va parfaitement à des hommes et des femmes en caoutchouc 25 fois plus petits que la moyenne.
Le pays ne comptait alors qu’une montagne, un lac, un château. Aujourd’hui, cinquante ans après, la Swissminiatur est une zone hautement édifiée et un petit miracle économique avec ses 121 modèles de bâtiments (tous à l’échelle de 1:25), les 3'500 mètres de chemin de fer et 33 locomotives (aucune donnée précise concernant le nombre de petits habitants ne nous est parvenue).
Cinquante ans, c’est beaucoup, mais la Swissminiatur n’est de loin pas le premier parc du genre. Si celui de Madurodam (Pays-Bas!) en est la source d’inspiration directe, les pionniers de la miniature version touristique sont les britanniques. En 1927 déjà, Mr. Roland Callingham (un comptable londonien) recevait dans son domaine de Beaconsfield la crème de la société londonienne de l’époque. Une salle était dédiée à la visite de son modèle de train et autour d’un bassin artificiel, on organisait des
garden parties et des tournois de tennis sur gazon. Une année après («after a short but moving speech»,
www.bekonscot.co.uk), à l’aide de son jardinier Tom Berry, il décidera de conclure l'affaire et de faire sortir son modèle de train: «model railway moved outdoors», à travers un parcours agrémenté de quelques maisons à la même échelle (1:12). L’enthousiasme de ses hôtes à l’heure du gin, pousse Callingham à poursuivre cette expérience. Il peuple alors le bassin de paysages ruraux et autres éléments pittoresques. Ainsi, même dans la petite histoire du monde de la miniature, le progrès et l’essor économiques arrivent grâce au chemin de fer.
En 1929, le très petit comté de Bekonscot ouvre ses portes au grand public… Depuis beaucoup ont suivi l’exemple de Bekonscot, dont la Swissminiatur, et beaucoup continuent à le faire. Un nouveau parc ouvre tous les trois ans selon l’IAMP, l’association qui réunit les parcs en miniature. Notamment en Chine et en Inde, des pays qui subissent tout particulièrement le charme de ce genre d’endroit (ce qui n’est une surprise que partielle, comme on le verra par la suite). Aujourd’hui les parcs en miniature éparpillés dans le monde sont une quarantaine.
VISITE D’UN DRÔLE DE PAYS DANS UN DRÔLE DE MONDE
La Swissminiatur n’est pas une réduction pure et simple de la Suisse. "Notre but", précise la brochure, "a été dès le début celui de synthétiser, symboliser, résumer de quelques manières la Suisse. C’est pourquoi à la Swissminiatur, comme dans un décor de film, les lacs peuvent être, selon votre imagination, le Léman ou le lac de Constance" (pict.
1).
Une fois franchis les portails d’un parc, d’habitude on se promène, sans un but. Ici, l’euphorie des enfants pousse souvent le visiteur à dévier du parcours chiffré de la brochure, dans le dédale de réseaux et petits chemins. Du «Monument dédié à Tell, Altdorf» (
2) à la «Cathédrale de Fribourg» où une bande de motards se font bénir (
3). La Swissminiatur ravit ainsi d’emblée par l’incongruité de ses éléments: une autoroute déserte avec un grand Mövenpick (
4) côtoie la «Chapelle de Tell au bord du lac des quatre cantons» où nage une carpe surdimensionné dans un bassin.
La compréhension de l’œuvre n’est pas en danger. La vraisemblance du détail compte plus que l’incohérence de l’ensemble. Le secret est de se faire ravir un moment par l’artifice. Faire son propre film. L’illusion que donne alors au sujet la miniaturisation est celle d’un point de vue très large et détaillé sur le réel. «The reduction in size and the use of artifice make the representation of nature even more real than nature itself.» (Rolf A. Stein). A la Swissminiatur c’est la même chose: on salue une nouvelle perspective. L’impression d’avoir une vue d’ensemble, de détecter la vraie/fausse nature des choses.
Un artifice, une illusion qui est familière à beaucoup d’artistes qui exploitent la miniature (Fischli und Weiss, Kennedy James, la malaisienne Simryn Gill et j’en passe) ou à des photographes comme Olivo Barbieri qui, cadrant l’objectif de leur chambre photographique sur des plans très larges, obtiennent l’effet d’un environnement urbain qui ressemble à la maquette d’un pays imaginaire. «The quirkly small space and show – paradoxally – presents a different perspective, which is, after all, what art’s all about» (Philip Hensher, critique d’art à propos d’une reproduction miniaturisée de Elizabeth Jones, d’une œuvre de Tracey Emin).
Le réel à haute définition de la Swissminiatur est la Suisse elle-même qui se manifeste dans son aspect stéréotypé: les monuments et les mythes. Le détail des habitants de la Swissminiatur n’est plus anodin: à quelques exceptions près (celui qui change le pneu à sa coccinelle rouge n’a probablement pris qu’un peu de retard sur l’ambiance festive ambiante), sont tous affairés à des loisirs, des visites, des excursions. Il y a ceux qui qui font la queue à la «Station du téléphérique Engelberg-Titlis» (
5), ceux qui prennent un bain de soleil à quelques petits pas de deux «Mazots valaisans», et qui jouent au tennis ou visitent les salles de la «fondation Beyeler de Riehen» (
6). En gros les habitants se la coulent douce. Comme nous. La Swissminiatur en quelques sortes nous tend un miroir. La nouvelle perspective est aussi une mise en abyme.
La pépinière de cet heureux monde en vacances (
7) est ouverte au regard du public. Ce sont les ateliers dirigés depuis près de vingt ans par Marilena Buratti sous le mini-massif du Titlis.
MANDALA DANCE PARK
Selon l’orientaliste Rolf A. Stein, qui étudia dès 1940 les jardins miniatures de Hanoi, de Chine et du Japon (disparus depuis), le miniaturisation permettait à chacun de quitter ce monde-ci pour un autre dont le caractère sacré serait immédiatement perceptible et offert à l’expérience. Comme dans une espèce de relais historique, il nous rappelle que les jardins en miniature, avant d’être des décorations domestiques (bonsaïs), ou des attractions touristiques, étaient placés à l’intérieur de temples et connectés au thème général d’un «intimate world which can provide a refuge to humanity». Tout comme dans l’exemple bouddhiste du Mandala, «le macrocosme est souvent reproduit en de nombreux microcosmes» («Le monde en petit: jardins en miniature et habitations dans la pensée religieuse d’Extrême-Orient», 1987).
Chose que doit avoir compris, à sa manière, un artiste involontaire s’il en est un: le ballerino folle (le danseur fou) qui fait une danse shamanique sur fond de dance music dans ce microcosme de la Suisse :
www.youtube.com