L'aventure de la digression
Julien Maret, 6 novembre 2008

Il faut remercier les éditions Zulma pour avoir retraduit et réédité les fameuses histoires, écrites par Sax Rohmer en 1913, du Mystérieux Dr Fu Manchu. A noter que les mêmes éditions ont sorti cet automne, un roman-météorite de l’écrivain Jean-Marie Blas de Roblès, Là où les tigres sont chez eux, qui a remporté successivement le Prix Fnac, le Grand Pris Jean Giono, ainsi que le Prix Médicis. Ajoutons pour terminer la note que Là où les tigres sont chez eux fait partie des livres sélectionnés pour le Goncourt. Pour revenir au Mystérieux Fu Manchu, devenu un classique de la paralittérature, et qui eut à l’époque un franc succès populaire, on peut dire, pour essayer de le situer, qu’il est à l’Angleterre, ce que Fantômas est à la France. Au passage, on relèvera une citation d’un certain Tristan Corbière où l’on trouve l’origine de ce nom étrange de Zulma : « A la mémoire de Zulma vierge-folle hors barrière et d’un Louis ». Tristan Corbière est un illustre inconnu, un dandy et poète de la fin du XIXe sècle. Rémy de Gourmont écrit une note sur lui dans son fameux Livre des masques, réédité dernièrement aux éditions Manucius. Dans cette note, il cite une note de Jules Laforgue qui permet de mieux saisir ce mystérieux Tristan Corbière. Je la citerai entièrement :

"Bohème de l’Océan – picaresque et falot – cassant, concis, cinglant le vers à la cravache – strident comme le cri des mouettes et comme elles jamais las – sans esthétisme – pas de la poésie et pas du vers, à peine de la littérature – sensuel, il ne montre jamais la chair – voyou et byronien – toujours le mot net – il n’est un autre artiste en vers plus dégagé que lui du langage poétique – il a un métier sans intérêt plastique – l’intérêt, l’effet est dans le cinglé, la pointe-sèche, le calembour, la fringance, le haché romantique – il veut être indéfinissable, incatalogable, pas être aimé, pas être haï ; bref, déclassé de toutes les latitudes, de toutes les moeurs, en deçà et au-delà des Pyrénées."

Cette dédicace qui baptise ces éditions a été tiré du poème "A la mémoire de Zulma" qui figure dans le recueil Les Amours jaunes, publié en 1873. Sans transition et note contre note, un doigt peut être mis sur une énigme autour du Mystérieux Dr Fu Manchu. Sur la page de garde de la traduction, le titre original de cette oeuvre en anglais est The Mystery of Dr Fu Manchu. Or, dans le deuxième volume de ces aventures, Les créatures du docteur Fu Manchu (The Devil Doctor, la traductrice, une certaine Anne-Sylvie Homassel, dans une courte préface, donne le titre de The Insidious Dr Fu Manchu. L'hésitation demeure. Soulignons, afin de poursuivre, que plus ou moins à la même époque, 1912-1913, sort, en France, de la plume de Gustave Le Rouge, un feuilleton intitulé Le Mystérieux Dr Cornélius. Les docteurs sont dans l'air du temps. Fu Manchu, vaguement d'origine chinoise, désire mener un combat contre l'Occident, tandis que le docteur Cornélius veut créer un nouveau genre humain. Ils sont deux formes d'anti-héros qui incarnent le mal absolu avec tout ce qu'il comporte de surnaturel et de fantastique. Les aventures de Sax Rohmer se déroulent à Londres, dans les quartiers interlopes et populaires, entre les entrepôts puants près de la Tamise et les fumeries clandestines d'opium. Si cela amène de l'eau au moulin, et dans le glissement de l'anecdote, Gustavec Le Rouge était un ami de Blaise Cendrars. Je vous renvoie sans plus m'étendre, à L'homme foudroyé, qui offre un portrait sublime de ce bohémien de Le Rouge. Il était également l'ami de Paul Verlaine. Ce dernier lui dédiera un poème. Sax Rohmer s'appelle de naissance Arthur Sarsfield Ward, Jean-Marie Blas de Roblès a mis dix ans pour écrire Là oû les tigres sont chez eux. Cela n'est pas négligeable.

Il n'est pas évident de déterminer le genre du Mystérieux Dr Fu Manchu. Francis Lacassin, dans la préface à une Mythologie du "roman policier" se refuse à le classer dans le roman policier et le range dans le roman fantastique ou populaire. Parce que Fu Manchu n'est ni un simple bandit ni un modeste meurtrier. Une dimension fantastique pèse sur lui, à l'instar de Fantômas. Cependant, il s'agit bien pour Scotland Yard et Nayland Smith (le héros de ces histoires, qui oscille entre le détective et l'aventurier) de capturer coûte que coûte ce personnage maléfique. Mais les événements se suivent comme dans un roman d'aventure: exotisme et péripétie. Cela n'a que peu de lien avec ce qui a été dit, mais Jean-Yves Tadié, celui qui a écrit une belle biographie sur Marcel Proust, dit que l'aventure est l'essence de la fiction. Pour lui, les écrivains de romans d'aventures sont les auteurs tels que Joseph Conrad, Robert Louis Stevenson, Jules Verne et Alexandre Dumas. A raison.

(...)

Entre la crise et la surprise, l’aventure se glisse. Elle est sur le point de se faire – à travers l’endurance disruptif d’un avant et après l’événement. Parce que quand l’événement se montre ou se dévoile, il est déjà trop tard. Il n’est déjà plus. Citons Vladimir Jankélévitch: « L’événement advient trop tard pour l’aventure : je suis face à face et nez à nez devant lui, et il n’est plus temps d’affronter avec courage ce présent flagrant. Au contraire, l’avènement est l’instant en instance : non plus l’actualité en train de se faire, ni au fur et à mesure qu’elle se fait, mais encore sur le point de se faire. » Le docteur Fu Manchu est sans cesse sur le point de se faire capturer, mais à chaque fois il y réchappe. Le comment est un mystère, et sans mystère, l'histoire tombe soit dans l'ennui, soit dans le sérieux. Sax Rohmer est décédé en 1959, mais je reste convaincu que le Dr Fu Manchu vit encore et qu'il ne cesse d'arriver.

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