PATRIMOINE — JUILLET/AOÛT 2010
Assurer de l'art — Lausanne
Cheong Kwon, 10 juillet 2010

Assurer de l'art,LausanneRécemment, j’ai entendu parlé d’une poursuite judiciaire impliquant deux figures importantes (*) du monde de l’art genevois : Cynthia Odier de Flux Laboratory et l’artiste domicilié en Suisse BillyBoy*.

En avril 2009 (voir les archives Daté Avril 2009) Flux Laboratory chargeait BillyBoy* de présenter une installation, composée de 30 "Mdvaniiismes", ainsi qu’une performance et une conférence. Intitulée "Identité", l’exposition traitait de cette question ainsi que de l’intégrité artistique dans le cadre d’une collaboration avec une entreprise sans âme, en l’occurrence Mattel Toys, Inc., les créateurs de Barbie avec qui BillyBoy* a élaboré des concepts artistiques et de nombreuses créations, toutes désormais passées à la postérité (*). Le Flux, lors de la performance, était plein à craquer et l’événement a semblé faire la joie des deux parties. Toutefois, au moment de la fermeture, on a découvert que quatre de ces œuvres avaient été irrémédiablement endommagées et que, contrairement à ce que stipulait le contrat, Madame Odier ne les avait pas assurées à leur pleine valeur, mais seulement à 25% de celle-ci, soit 2'500 CHF par oeuvre évaluée à 10'000 CHF pièce. Elle aurait de plus remis en question leur estimation d’origine, avant de déclarer qu’elles ne valaient pas leur prix de marché : cela ne l’a néanmoins pas empêchée d’en acheter une pour sa collection personnelle et ceci avec le rabais de 20% prévu sur le prix au détail, soit pour 8'000 CHF.

Observateur de la scène contemporaine suisse depuis 12 ans, Thomas O’Sullivan nous offre ses commentaires: "Des spectateurs de l’exposition m’ont rapporté que Madame Odier était enchantée de pouvoir offrir à un prix très raisonnable, voire franchement bas, des pièces de BillyBoy*, par ailleurs le prix demandé s’avérait moindre que celui pour des pièces d’une première exposition par un jeune artiste : on ne peut donc pas vraiment parler de prix excessif. Je sais en outre que, depuis l’exposition, BillyBoy* a vendu beaucoup de ces pièces pour 10'000 CHF. Certaines ont déjà pris de la valeur sur le marché. Ses dessins plus petits présentés en galeries, achetés sur le marché secondaire donc, se vendent régulièrement pour 14'000, 16'000 CHF. En 2008, Anne-Shelton Aaron, collectionneuse genevoise et co-fondatrice du Mamco, a acheté une sculpture poupée "Mdvanii" exposée au Mudac. "

Le contrat stipulait apparemment quelle pièce devait acquérir Madame Odier : lorsqu’elle décida d’en prendre une autre après la fermeture de l’exposition, un désaccord supplémentaire est donc apparu entre l’artiste et sa galeriste. BillyBoy* poursuivit Cynthia Odier en justice pour le montant des pièces endommagées, son cachet et pour les frais d’avocats.

Après prise de contact avec Flux Laboratory et l’avocat de BillyBoy*, la confirmation a été obtenue que le cas allait bel et bien passer en justice, sans qu’aucune des deux parties ne soit néanmoins capable d’apporter des précisions.

À la nouvelle de cette affaire, j’ai cherché à obtenir des conseils en matière d’assurances pour tous ceux, particuliers ou organismes publics, qui travaillent avec, ou possèdent des œuvres d’art. Puisque dans ce genre de situation, c’est généralement l’artiste le plus démuni (la plupart des artistes ne peut que difficilement protéger leurs intérêts) j’ai posé quelques questions à Katja Zigerlig, directrice de l’assurance d’objets d’art chez Chartis Private Client Group.

Cheong Kwon : "J’ai souvent entendu la remarque suivante : « dans le monde de l’art, personne n’assure les pièces pour leur valeur réelle ». Est-ce vrai ? Y a-t-il une bonne excuse ou explication à cela ?

Katja Zigerlig : - Non, c’est complètement faux. Dans notre compagnie, jamais nous n’assurerions une œuvre d’art pour seulement 75% de sa valeur. Un client peu choisir une franchise, par laquelle il partage avec nous le risque financier d’une perte, ce qui lui permet de diminuer sa prime d’assurance. Toutefois, lorsqu’un client souscrit à ce service, il ne nous viendrait pas à l’esprit de dire que la pièce n’est pas assurée pour sa vraie valeur… dans le domaine de l’art, une police d’assurance tous risques représente une forme de protection de bien fondamentale pour des collections qui ont coûté tant d’argent, de temps et d’attention. Cependant l’assurance d’œuvres d’art reste un choix électif, contrairement à l’assurance automobile par exemple ; certaines personnes choisissent donc de « s’auto assurer », mais il s’agit là d’une minorité des collectionneurs sérieux. Parfois les collectionneurs, galeries ou musées, prennent une assurance qui ne couvre pas l’ensemble de leurs possessions. Un musée peut ainsi avoir pour 5 millions d’euro d’œuvres dans un immeuble et pour 3 millions d’euro dans un entrepôt à plusieurs kilomètres de là. Il se peut alors que le musée souscrive à une police jusqu’à 5 millions d’euro, car statistiquement c’est là leur risque de perte maximale pour les deux endroits. Ce concept, nous l’appelons PMP, perte maximale probable. »

CK : - Comment l’assureur s’y prend-t-il pour déterminer la valeur réelle d’une pièce ?

KZ : - Ce n’est pas notre travail. La plupart des collectionneurs nous fournit des factures ou des reçus de galeries ou de maisons de ventes aux enchères afin de justifier la « valeur » d’un tableau. En ce qui concerne les objets achetés dans le passé, ou hérités, nous recommandons toujours aux clients d’obtenir une estimation auprès d’un expert. Ni le client ni l’assureur ne devraient décider d’une valeur étant donné que tous deux ont un intérêt financier dans la pièce en question. »

CK : - Quels sont les liens d’influence entre l’estimation du marché et celle de l’assureur ?

KZ : - Je devrais aussi ajouter que la "valeur" d’une œuvre d’art et le "montant" payé par l’assureur en cas de perte ne sont pas forcément identiques. Pour une œuvre d’art, le montant versé en cas de perte dépend des clauses d’expertise du contrat d’assurance. Il peut y avoir une valeur prévue, laquelle est calculée d’après une liste des objets d’art et de la valeur de ces derniers. Au contraire, il peut y avoir un montant "global", avec une limite maximale pour chaque objet. Par exemple, un collectionneur peut avoir une couverture complète d’1 million d’euro, avec un maximum de 20'000 euro par pièce. Donc, en cas de perte, les pièces seront estimées par un connaisseur ou un expert à la valeur du marché actuel. Ainsi, le client sera dédommagé jusqu’à 20'000 euro pour la pièce en question ; par contre, il n’y a pas de compensation supplémentaire prévue s’il s’avère que le bien vaut plus que le montant plafond. Bien évidemment, il faut que le client soit à l’aise avec la limite et qu’il ait conscience de la valeur générale des artistes qu’il collectionne.

CK : - Quelles garanties existe-il pour les collectionneurs et les artistes qui veulent protéger la valeur de leurs œuvres ?

KZ : - La police globale offre une certaine sécurité car la clause d’expertise correspond à la valeur du marché actuel. Toutefois, ceci fonctionne seulement pour les pièces de moindre valeur à cause de la limite par pièce, comme dans l’exemple précédent. Certaines polices d’assurances peuvent comprendre un facteur d’inflation dans lequel l’estimation de la police est prévue (ou agréée) jusqu’à (par exemple) 125% du montant prévu. Dans cet exemple, le collectionneur est donc couvert pour une fluctuation du marché de 25%. Nous recommandons au client d’obtenir une expertise à jour s’il lui semble que la valeur d’un artiste en particulier a augmenté de manière significative.

CK : - Le galeriste genevois Philippe Cramer a déclaré qu’il assurait ses œuvres au moyen d’une assurance complète, avant d’assurer des pièces individuelles, plus spécifiquement lorsqu’elles sont empruntées ou qu’elles voyagent. S’agit-il là d’une façon habituelle d’assurer une collection dans son entier ?

KZ : - Les galeries ont des polices totalement différentes de celles destinées aux collectionneurs privés. Je ne vois pas ce qu’il veut dire exactement par « assurance complète ». Cela peut faire référence à une couverture mondiale. Dans ce cas, de nombreuses polices ont des limitations. Pour une galerie qui reçoit et envoie de l’art du et au monde entier, une couverture de ce type est essentielle. Tout comme une couverture pour les transports. D’une façon générale, les galeries utilisent une couverture globale : les œuvres sont généralement assurées au prix de gros plus 20% ou au prix de détail, moins 30%. Un artiste devrait toujours stipuler le prix au détail de ses œuvres dans le contrat avec la galerie. »

CK : - Quels conseils donneriez-vous aux artistes qui sont sur le point d’assurer leur propre travail ? Et quels conseils donneriez-vous lorsque les choses tournent mal et qu’il faut porter plainte ?

KZ : - Pour les artistes, il existe des polices d’assurances spéciales. Leur clause d’expertise diffère de la police des collectionneurs, j’encourage donc les artistes à parler avec un courtier ou un agent d’assurance des options qui leur sont proposées. Un des plus grands défis qui peut se présenter à l’artiste ou au collectionneur, c’est lorsque que leurs œuvres passent dans les mains d’autres personnes ou à une institution qui va les exposer. Lorsque ces œuvres se retrouvent sous la responsabilité d’un tiers parti, l’étape la plus importante est la rédaction d’un contrat d’emprunt. Ce dernier doit stipuler la durée de l’emprunt, la valeur, les détails de chargement et de transit ainsi qu’une clause de responsabilité pour l’assurance. Lorsque l’on porte plainte, il faut réunir toutes les informations possibles sur les œuvres d’art et parler avec son courtier d’assurance, ou son conseiller, de la procédure qui se met en place. »

(*) Note des éditeurs : Daté cultive l'hyper-subjectivité. Les opinions des auteurs n'engagent qu'eux-mêmes.

Traduction : Yves-Alexandre Jaquier


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