LECTURES — FÉVRIER 2010Écritures du moi et altérité
Emmanuelle P. vs Catherine M.
Émilie Pellissier, 29 janvier 2010
Il y a 80 ans, André Breton écrivait Nadja, l’un des romans précurseurs de l'autofiction. Il y développait sa métaphore de la « maison de verre », qui symbolisait l’imbrication de sa vie et de son œuvre, des évènements extérieurs et de son quotidien, mais aussi de sa conscience et de son subconscient. Si le nombre d’ouvrages relevant de l'espace autobiographique contemporain – c’est-à-dire de l’autofabulation, l’autofiction et l’autobiographie* –, n’a depuis cessé d’augmenter, ceux-ci démontrent pourtant que la réalité ne suffit jamais aux écrivains. Au cœur de la littérature persiste encore aujourd’hui la question de l’alliance entre subjectivité et objectivité. Deux ouvrages, qui différent en bien des points, nous ont semblé exemplaires dans leur façon d’articuler et d’équilibrer ces dimensions.
L’Absence d’oiseaux d’eau est le sixième roman d’Emmanuelle Pagano, écrivaine discrète établie en Ardèche et par ailleurs enseignante d’arts plastiques au collège. Elle y fonde pour la première fois son récit sur une vérité autobiographique intime, affichée comme telle. Auparavant, elle s’était souvent appuyée sur des faits survenus dans sa vie ou dans celle de proches, procédant, comme dans un collage, à une réorganisation qui aboutissait à les éloigner de leur réalité. Ici, la part de ce qui a été vécu apparaît plus évidente, bien que le lecteur soit en permanence amené à la remettre en cause.
Le projet trouve son origine dans divers types d’échanges écrits (sms, emails, chats, courriers postaux, etc.) qu’ont choisi d’entretenir Emmanuelle Pagano et un autre écrivain, qui restera anonyme, en y prétendant éprouver l’un pour l’autre des sentiments. Une note liminaire nous en informe et précise qu’ils sont allés plus loin qu’ils ne l’avaient prévu, emportés par « le pouvoir du roman ». L’homme peu à peu devenu l’amant, réel et/ou fictif, a mis fin à la relation et n’a pas souhaité que ses lettres soient publiées. L’absence de cette voix éloigne donc le livre de la forme épistolaire classique qu’il aurait dû revêtir, et redouble l’absence physique que souligne la narratrice. D’abord dans l’attente d’une première rencontre, puis de son renouvellement, celle-ci exprime sans cesse un état de manque charnel mais aussi textuel. Ses courts monologues évoquent des scènes érotiques durant lesquels un seul et même corps est scruté et détaillé. Point d’ancrage de toutes ses pensées, malgré son caractère fuyant voire chimérique, le personnage masculin gagne en épaisseur au fil du texte. D’une langue pleine et sensuelle, l’auteur rend palpables ou fluidifie les corps, en atténuant ou accentuant certains détails. Elle les transforme en éléments naturels qui se mélangent, ou plutôt, qui s’échangent : « tu me prends dans tes bras et tu viens en moi comme la marée monte et lèche le sable neuf. », « Je croyais que nous nous mélangions dans l’amour mais non, nous prenions tour à tour la place de l’autre. Je te deviens et tu me deviens ». Ainsi, littéralement, les deux êtres s’emportent l’un et l’autre, liés par ce plaisir défini comme « un sentiment plus qu’une sensation ». Cet emportement, à la fois physique, sentimental et littéraire, est sublimé par la façon dont l’auteur, ou l’artiste, a-t-on même envie de dire, métamorphose la réalité, y posant une sorte de voile représentatif.
En 2001, La Vie sexuelle de Catherine M. répondait à un tout autre dessein que le roman autofictionnel de Pagano mais, comme lui, parvenait à dépasser le caractère licencieux de son sujet par la justesse et la minutie de son écriture.
La critique d’art et directrice d’Art Press, Catherine Millet, avait voulu y livrer « un témoignage […] destiné à établir […] la vérité d’un être singulier ». À plus de 50 ans, elle posait un regard de théoricienne sur l’évolution de ses pratiques sexuelles, décryptant chaque attitude comme elle l’aurait fait pour les formes utilisées par un artiste plasticien. Elle maniait des mots crus tout en maintenant un langage soutenu. Sa parole, par moments laconique et toujours distanciée, son ton volontairement neutre, correspondaient à sa façon d’appréhender tout type d’acte sexuel. En effet, Catherine M. apparaissait dotée d’une régularité d’humeur et d’une faculté à « rentrer en elle » et à offrir un corps, étranger à son esprit et donc à sa personne, sans aucune appréhension ni hésitation. Dans les premières pages du livre, on comprend comment elle a, pendant longtemps, privilégié la multitude, et notamment les foules d’inconnus, les sentiments étant, pour elle, déconnectés de la jouissance ressentie. On lira plus loin que lors des ébats menés dans des espaces naturels, seule avec l’homme qui partage sa vie, elle a expérimenté une posture inverse à celle habituelle, s’ouvrant à ce qui l’entoure : « cette joie extrême éprouvée lorsque les corps, attachés l’un à l’autre, ont la sensation de se déplier », de « s’épanouir à travers toute l’étendue visible ».
Ces deux récits sulfureux et intimes constituent, chacun à leur manière, une démonstration unique et brillante de la façon dont les mots peuvent rendre compte de l’état de désir et de la montée de l’excitation. Mais au-delà de leur fragmentation autour de réminiscences sexuelles, ils suivent une même réflexion sur la place de l’écriture, sur son statut, entre l’expression du moi et la transformation de ce moi en une altérité, entre le témoignage direct et l’altération que constitue toute opération spéculaire. Emmanuelle Pagano parsème son texte d’allusions à un jeu entre fiction et réalité : « Notre liaison est celle […] de nos baisers écrits, […] mais tu sais, ce collage, cet assemblage de bouts de nous, c’est encore et toujours le travail de la fiction ». Catherine Millet, de son côté, reconnaît que, si son intention était à l’origine uniquement autobiographique, elle a fini par parler d’une autre : « écrire un livre à la première personne relègue celle-ci au rang de troisième personne ». Nous conclurons sur sa toute dernière formule qui recolle les morceaux et qui, à n’en pas douter, résonne chez Pagano : « La raison en était claire dès l’instant : j’étais déjà pleine de la coïncidence de mon corps vrai et de ses multiples images volatiles ».
*À ce sujet, se reporter aux ouvrages de Philippe Gasparini, spécialiste des écritures du moi.
L’Absence d’oiseaux d’eau, Emmanuelle Pagano, P.O.L., 2010.
Autofiction. Une aventure du langage, Philippe Gasparini, Le Seuil, 2008.
La Vie sexuelle de Catherine M., Catherine Millet, Le Seuil, 2001.
Nadja, André Breton, NRF, 1928.